La pensée fédéraliste

«Les dictateurs ont raison quand ils reprochent aux démocraties l’état dans lequel se trouve le monde, mais ils ont tort quand ils attribuent cet état au régime démocratique. L’anarchie vient de ce que les démocraties ont refusé de renoncer à une fraction suffisante de leur souveraineté pour qu’un ordre et un droit universels efficaces puissent être établis.»

Clarence K. Streit

(1896-1986)

Malgré son action de pionnier du fédéralisme contemporain, Clarence K. Streit est quasiment oublié par les médias et même par des militants fédéralistes. Néanmoins, à la naissance de notre ère contradictoire faisant la corde raide entre la catastrophe et le salut, cet auteur avait un don rare de voir lucidement ces phénomènes et de préconiser la voie du gouvernement mondial comme la seule issue raisonnable.

Né à Missouri en Californie, Streit fut dès sa jeunesse un Américain sui generis. Volontaire durant la Première Guerre mondiale, membre de la délégation américaine à la conférence de Versailles, étudiant au Rhodes College d'Oxford en 1920, il se maria à Paris avec Jeanne Defrance en 1921 et commença une longue carrière de reporter dans le monde entier qui le conduisait du Moyen-Orient jusqu’en Amérique Latine. En 1929, il devint le correspondant du New York Times auprès de la Société des Nations dont il suivait avec attention la lente et inexorable crise.

Streit n'était pas un journaliste qui croyait sa tâche accomplie après avoir relaté, avec une complaisance mal dissimulée, le cours pervers des événements. La crise de la Société des Nations ne le laissait pas indifférent. II se préoccupait, par conséquent, d'en identifier les raisons et d'y chercher les remèdes. Citons Ira Straus, secrétaire général de l'AUD (Association to Unite the Democracies) qui a poursuivi l'action politique de Streit: «Suivant de près le processus de désintégration de la Société des Nations, [Streit] en conclut que si les institutions appelées à garantir l'ordre mondial veulent avoir du succès, elles doivent s'attaquer à la souveraineté nationale et s’appuyer sur la loyauté des citoyens. Pour obtenir ce résultat elles doivent se baser sur les principes démocratiques et fédéralistes, ceux de la Constitution des Etats-Unis. Ainsi Streit souhaitait-il une union des peuples et non pas une simple ligue d'Etats.»

Voilà aussi le thème central de son ouvrage le plus connu Union Now, paru en 1939, à un tirage de     300 000 exemplaires. Ce livre exerça notamment une grande influence sur Lord Lothian (cf. FCE no 98), qui entretint avec Streit une importante correspondance de ce chef.

La première thèse du livre précise que l'objectif principal est le gouvernement mondial. Ainsi, le second chapitre de Union Now est intitulé «Le problème prioritaire: le gouvernement mondial» et commence comme suit:

«Le problème le plus urgent parmi ceux qui se posent à l’humanité civilisée est de savoir comment elle s'assurera les avantages d'un gouvernement unique dans tous les domaines où la civilisation a unifié le monde...». Qui l'affirme? Le bon sens. «Le bon sens nous apprend que l'intérêt individuel nous commande de construire un monde où nous soyons chacun en sécurité et que nous ne pouvons y parvenir que si nous avons des moyens efficaces de gouverner celui où nous nous trouvons (...) Le bon sens nous apprend que certaines causes de crise économique, de dictature, de guerre émanent de l'intérieur et d'autres de l’extérieur de la nation. II nous apprend que nos institutions politiques actuelles nous ont conduits à exercer un contrôle puissant sur les conditions de vie à l'intérieur mais non à l'extérieur de nos frontières et que tout ce que chacun des peuples a fait pour vaincre les périls intérieurs a été annihilé par son incapacité à enrayer les dangers qui lui viennent de l’extérieur - ou demeure à la merci de ces forces incontrôlées. Le bon sens nous invite à diriger maintenant notre attention aux moyens de gouverner les forces qui échappent encore à notre contrôle, de constituer un véritable gouvernement universel. II nous avertit que quels que soient le pouvoir et la perfection accordés à notre gouvernement national, celui-ci ne pourra jamais éliminer les dangers extérieurs et, qu’indivi-duellement, nous ne pouvons pas savoir combien de temps il nous reste pour supprimer ces dangers avant qu'ils nous suppriment nous-mêmes».

Etant donné que la fédération - en tant que forme de gouvernement démocratique des relations internationales - suppose la démocratie, la responsabilité historique de promouvoir la création du gouvernement mondial revient aux Etats démocratiques. «Ces quelques démocraties suffiraient à constituer l'embryon d'un gouvernement universel qui serait étayé par la puissance financière, monétaire, économique et politique indispensable, à la fois pour assurer la paix du simple fait d’une supériorité et d’une invulnérabilité évidentes et pour mettre fin à l’instabilité monétaire et à la guerre économique qui ravagent le monde entier. Ces démocraties réunissent entre elles une telle richesse et une telle puissance que le prétendu dérèglement mondial de la politique, de l’économie et de la finance n’est pas autre chose que leur propre anarchie - puisque, pour y mettre fin, il leur suffirait de s’unir et de faire régner la loi et l’ordre dans leur propre sein.» Voici développée la seconde thèse du livre.

Malgré le grand succès éditorial remporté par le livre, le dessein de Streit de répondre à l'arrogance des autocraties par l'unité fédérale des démocraties n’exerça aucune influence appréciable sur le cours de la politique mondiale. Même dans son pays, où ses thèses étaient pourtant bien connues, y compris dans les milieux proches du Département d'Etat, la préoccupation d'obtenir, dans la guerre contre l'Axe, l'aide soviétique, empêcha que prenne corps la vision de Streit qui avait un souffle historique bien différent. Mais, comme c'est toujours le cas, les bonnes graines semées laissent des traces. Le rôle que William Clayton, qui n'a jamais caché s'être inspiré de l’enseignement de Streit, joua dans la construction de l'ordre atlantique et surtout à l'occasion de l’établissement du Plan Marshall et de 1'European Recovery Plan, et encore dans la promotion de l'unité de l'Europe, ne tient donc pas du hasard.

En 1949, avec William Clayton et Owen Roberts, Streit fonda l’Atlantic Union Committee en vue de réformer l'Alliance atlantique selon les principes de la démocratie et du fédéralisme. Tel était alors le but principal de son engagement politique, un engagement qui le porta à proposer en 1962 une True Atlantic Community, premier pas vers une véritable fédération atlantique entre les démocraties et ensuite vers une fédération mondiale. Le projet suscita de l'intérêt même en Europe. Il fut, en tout cas, constamment proposé par Streit qui, pour le soutenir, créa aux Etats-Unis l'Association to Unite the Democracies (AUD), qui est encore active aujourd'hui et constitue un point de référence aux Etats-Unis pour tous ceux qui dans le monde se battent pour le gouvernement mondial.

Contact:

Association to Unite the Democracies (AUD)
Hall of States, Suite 524
P.O.Box 77164
Washington, D.C. 20013-7164
Phone: 202-220-1388
Fax: 202-220-1389
Email: information@iaud.org
Website: http://www.iaud.org

consultez on-line le livre cité.

(sources: The Federalist, AUD, JP)
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