La pensée fédéraliste
Pierre-Joseph Proudhon
(1809-1865)

Pierre-Joseph Proudhon, né à Besançon le 15 janvier 1809 d’un père brasseur ruiné par l’usure et d’une mère cuisinière, entame des études brillantes du Collège Royal de sa ville natale. Cependant, faute de moyens financiers, il est obligé de les interrompre pour accepter des postes précaires comme  typographe puis de correcteur dans une imprimerie, enfin comme ouvrier dans la navigation fluviale.  Une tentative de s’établir comme imprimeur à son propre compte échoue (faillite de 1838).

Enfin, c’est à Paris que l’autodidacte passe son baccalauréat, âgé de la trentaine (après la publication d’un Essai de grammaire générale qui lui vaut une distinction de la part de l’Académie de Besançon), et commence à rédiger des ouvrages politiques et philosophiques (Qu’est-ce que la propriété ? (1840), De l’utilité de la célébration du Dimanche…) le rendant célèbre d’un coup et… poursuivi par les autorités pour incitation à la révolte et outrage à la religion. Grâce à son éloquence et son talent de conviction il gagne cependant tous les procès.

Issu de la misère, il se définit comme un "aventurier de la pensée et de la science" et il est le premier à concevoir et à appliquer le concept de socialisme scientifique (Premier mémoire sur la propriété, 1840) fondé sur " une science de la société méthodiquement découverte et rigoureusement appliquée ". Soucieux du respect de la diversité des êtres, il appuie son antisystème sur l’anarchie, c’est-à-dire la négation de l’autorité de l’homme sur l’homme et revendique dans le même esprit l’anticapitalisme ("négation de l’exploitation de l’homme par l’homme"), l’anti-étatisme ("négation du gouvernement de l’homme par l’homme") et l’antithéisme ("négation de l’adoration de l’homme par l’homme").

Dans ces écrits, Proudhon revendique l’autogestion – l’affirmation de la liberté de l’homme par l’homme – comme méthode positive, qui associe un travaillisme pragmatique (réalisation de l’homme par l’homme grâce au travail social), un ‘justicialisme idéo-réaliste’ (idéalisation de l’homme par l’homme par la réalisation d’une justice sociale) et un fédéralisme autogestionnaire (libération de l’homme par le pluralisme social). C’est sur ces trois principes que s’appuient ses théories.

Par ses ouvrages (Création de l’ordre, 1843, Système des Contradictions économiques ou Philosophie de la Misère, 1846) et surtout par son action, Proudhon finit par influencer la révolution de février 1848 et jouer un grand rôle par la suite: lors des élections partielles des 4 et 5 juin, il est élu à l’Assemblée constituante. Pendant la seconde République, il écrit la Solution du problème social et fonde la Banque d’échange, qui deviendra plus tard la Banque du Peuple. Par cette double initiative, théorique et pratique, Proudhon apportait sa contribution à l’œuvre de la révolution.


« La propriété, c’est le vol ». Il ne faut pas prendre au pied de la lettre ce fameux adage. Pour Proudhon, la terre n’est certes à personne de particulier, mais la possession d’une partie du sol est justifiée si le propriétaire la travaille lui-même pour en vivre. La propriété parcellaire est admise, ainsi que son pendant industriel: l’atelier.

Il est cependant opposé au collectivisme autoritaire des premiers socialistes et prône un libéralisme individualiste. La société proudhonienne est décentralisée et la cohésion entre familles, communes, régions, assurée par une fédération spontanée. Enfin, l’Etat - appareil social utilisé tant par le totalitarisme que par l’impérialisme, facteur d’oppression.- est rejeté.

"Le véritable révolutionnaire est essentiellement libéral… Il ne s’agit pas de supprimer la liberté individuelle mais de la socialiser". Nous apercevons tout de suite l’originalité de la pensée de Proudhon qui n’oppose pas libéralisme et socialisme.


Il était convaincu que le jour où le peuple disposerait de l’épargne, sans devoir en laisser une partie aux banquiers et aux capitalistes, le système économique trouverait enfin un plus juste équilibre.  Il prône ainsi, en matière économique, le crédit gratuit (qui élimine l’intérêt) et le mutuellisme (ou mutualisme), doctrine économique basée sur une forme de prévoyance volontaire par laquelle les membres d’une association s’assurent réciproquement contre certains risques (maladie, chômage) moyennant le paiement d’une cotisation. C’est l’origine du système d’assurances sociales dont nous disposons aujourd’hui, mais qui était, à l’époque, complètement inconnu.

Sur le plan politique, Proudhon est d’abord le partisan du non-gouvernement, qu’il appelle aussi parfois « an-archie », une théorie qu’il fera évoluer dans le sens fédéraliste.


Proudhon prône l’autogestion fédéraliste dite encore  « anarchie positive ». Celle-ci combine un travaillisme pragmatique ou réalisation de l’homme par l’homme, un justicialisme idéo-réaliste ou idéalisation de l’homme par l’homme et un fédéralisme auto-gestionnaire ou libération de l’homme par l’homme.


Le travail est le géniteur de la société mais il est aussi le levier de la politique réalisateur de la liberté et auteur de son affranchissement. Le justicialisme permet le pluralisme en équilibrant les forces physiques et sociales. Enfin le fédéralisme est la condition du dynamisme et de l’équilibre de la société pluraliste.



« Si en 1840, j’ai débuté par l’anarchie, conclusion de ma critique de l’idée gouvernementale, c’est que je devais finir par la fédération, base nécessaire du droit des gens européens et, plus tard, de l’organisation de tous les Etats. »
(Lettre à l’ami Milliet, 2/11/1862)
A l’arrivée triomphale au pouvoir de Louis-Napoléon en 1849, Proudhon doit s’exiler en Belgique pour avoir rédigé deux articles contre le Prince-Président qui lui valent une condamnation à trois ans de prison. Il est effectivement incarcéré à sa rentrée à Paris, mais libéré en juin 1852, à la proclamation de l’Empire.

En 1854, il tombe malade du choléra (épidémie) qui le diminue physiquement jusqu’à sa mort en 1865.

Toutefois Proudhon continue la publication de ses ouvrages: Philosophie du Progrès, La Justice (1858), De la Justice dans la Révolution et dans l’Eglise (une somme en trois volumes, 1858-1860),  La Guerre et la Paix (étude sur la question des nationalités et le droit des gens qui poussera Tolstoï à écrire Guerre et Paix), Théorie de la propriété (1865).

Du Principe Fédératif (1863) constitue l’aboutissement de la pensée politique de Proudhon. Opposé à la centralisation à outrance du Pouvoir et de l’Etat autant qu’à l’éparpil-lement excessif du corps social, Proudhon a trouvé dans le fédéralisme, au soir de sa vie, la forme politique qui incarnait le mieux l’idéal social que toujours il s’est efforcé de mettre en pratique: la Justice.



« Le système fédératif est applicable à toutes les nations et à toutes les époques, puisque l’humanité est progressive dans toutes ses générations et dans toutes ses races, et que la politique de fédération, qui est par excellence la politique de progrès, consiste à traiter chaque population, à tel moment que l’on indiquera, suivant un régime d’autorité et de centralisation décroissantes, correspondant à l’état des esprits et des mœurs. »
Du principe fédératif
La majeure partie de l’oeuvre de Proudhon (abstraction faite de ses écrits sur les femmes et le couple) reste d’une grande actualité de nos jours et mérite certainement d’être lue, plutôt que celle d’un Marx, longtemps considéré à tort comme un auteur plus important pour le sort de l’humanité. Le mérite d’avoir redécouvert Proudhon pour la pensée fédéraliste contemporaine revient à Alexandre Marc (cf. FCE no 107) dans son livre de textes choisis recueillis au cours de la seconde guerre mondiale et publiés en 1945 dans la collection ‘Le Cri de la France’ chez Egloff à Paris. (disponible auprès de FCE).

(sources : Denis de Rougemont, Fabrizio Frigerio, Correspondance éd. Langelais, Alpha Encyclopédie, Josy Peschon)

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Textes historiques


"Droit des Peuples
à disposer d'eux-mêmes"
ou l'imposture nationaliste

d’après Pierre-Joseph Proudhon






Le "DROIT DES PEUPLES à disposer d'eux-mêmes". Ce mot d'ordre, ce principe, est généralement énoncé avec des majuscules peu innocentes et intégré invariablement dans des écrits ou discours ronflants où il côtoie les mots de "libération", " patrie", "nation", destinés à en imposer. Les sacrifiés présents ou futurs se doivent en effet d'adopter cette attitude de respect qui constitue le nécessaire prélude à celle du renoncement dont le sacré a besoin pour commettre ses exactions à l'encontre de ceux qu'il réduit au rôle d'instruments. Il convient d'impressionner ceux dont les gangs qui se disputent les rôles d'administrateurs de l'espèce humaine veulent disposer afin d'édifier, de conserver et de développer leurs rackets étatiques.

N'étant pas adeptes des divers stupéfiants utilisés depuis des siècles pour faire des humains des serviteurs dociles, nous rejetons cette conception qui vise à nous faire accepter et à nous imposer comme des faits de nature l'appartenance à des peuples dont le destin serait de se constituer en nations. C'est-à-dire en États avec leurs armées, leurs polices, leurs tribunaux, leurs prêtres, leurs entreprises …

L'utilité du mythe national comme matériau contribuant efficacement à rendre les prolétaires solidaires des intérêts de la bourgeoisie n'est plus à démontrer. Proudhon l'affirmait déjà1, qui soulignait l'imposture, plus que confirmée depuis, du rétablissement de la Pologne, de l'Italie, de la Hongrie et de l'Irlande, et qui se demandait avec pertinence pour quelles raisons les États-nations constitués sur le modèle de ceux qu'ils remplacent s'empresseraient d'entreprendre l'immense réforme sociale et la révolution économique si nécessaires, quand le but affiché n'est précisément pas la révolution sociale mais l'établissement d'une nouvelle autorité, prétendument légitime parce que nationale, en fait aussi exécrable que la précédente. Aucun exemple n'est venu démentir le sage Proudhon, et l'Histoire a abondamment montré que la supercherie nationaliste a, partout où la lutte sévit, et souvent sans même attendre de triompher, combattu les libertés individuelles et reconduit, immanquablement, tous les outils, tous les instruments de domination et de gouvernement de l'homme sur l'homme.

La propagande étatique au moyen de l'éducation, des médias, etc., s'est toujours employée, entre autres, à faire accroire aux exploités que le fait de naître sur le même territoire que leurs exploiteurs leur conférait une possession commune que les uns et les autres partageraient. Cet enseignement a eu pour résultat de donner aux prolétaires le sens des devoirs à accomplir pour la plus grande gloire de la nation, c'est-à-dire de chefs de bandes avides de pouvoir au nom du drapeau national. D'abord en travaillant pour son économie de profit, ensuite en acceptant de mourir et de donner la mort dans des guerres et conflits nécessaires à l'expansion et à la défense de leurs bourgeoisies respectives. Pour les adeptes de la religion nationaliste, les hasards qui ont fait naître les individus sur tel territoire, dans un ensemble ethnique et/ou religieux, imposeraient de faire abstraction de nos vies propres, en nous considérant avant tout comme des êtres liés à un sol, une ethnie, une religion, quelle que soit notre place dans la hiérarchie sociale. L'identification des individus à un tel ensemble permet précisément de faire peu de cas des différents rôles et fonctions qui séparent les humains dans cette entité fumeuse, la nation, ce leurre qui entend disposer de nos vies. Les divisions réelles sont ainsi mises de côté, et cette identification trompeuse à l'ensemble implique que les antagonismes à l'oeuvre à l'intérieur de celui-ci soient projetés vers l'extérieur. Les ennemis, ce sont alors les « autres », ceux qui ne font pas partie du groupe ou ceux qu'il a rejetés. La perversité du nationalisme apparaît ici dans toute sa splendeur, car il est effectivement l'arme de ceux-là mêmes qui en seront les futures victimes, qui se trompent d'ennemis et installent des "compatriotes" aux commandes de leur patrie "libérée" mais toujours exploiteuse, faisant triompher ce que Proudhon appelle la "constitution unitaire de territoires sur le modèle des grandes puissances dont la centralisation pèse si lourdement sur les peuples; ce n'est pas de la liberté, encore moins du progrès".

Insensibles au chant guerrier et mensonger du nationalisme "libérateur", les anarchistes ont toujours prétendu que c'était les individus qui devaient se libérer, pas les nations. Ce qui est loin d'être la même chose.  Aujourd'hui encore il est dommage que certains adorateurs de drapeaux nationaux, certains « agités » frétillant au spectacle navrant de porte-flingues maquisards ne l'aient toujours pas compris et viennent chanter ici même les louanges de leur "mouvement de ré-appropriation de la souveraineté" (sic), de leur " émancipation nationale" (re-sic) et autres âneries politico-patriotiques ayant invariablement servi de tremplin à des conquérants du pouvoir qui n'eurent toujours qu'une hâte: perpétuer l'autorité, la hiérarchie, la domination.

Marcher en dehors des clous de la "nation", ne pas caresser dans le sens du poil indépendantiste, là surtout où le fanatisme patriotard ne tolère guère d'autre attitude, reste une tâche autrement plus difficile, plus responsable et plus authentiquement courageuse que la participation ou le soutien à des singeries guerrières en répétant des stupidités millénaires.

"Il faut rayer du Code les titres concernant l'état-civil des Français. Le droit de cité appartient à tout individu dans tous les pays civilisés où il se trouve", affirmait Proudhon. A la différence des arbres, en effet, les humains peuvent marcher. Leur territoire potentiel, c'est la terre. Chacun devant être libre de vivre ici plutôt que là-bas. Dans la compagnie de ceux-ci, plutôt que dans celle de ceux-là. Nos particularités ne doivent en rien nous enfermer. Ce qui nous distingue peut nous permettre de rencontrer ceux qui ne nous ressemblent pas, avec lesquels nous pourrons nous comprendre et, peut-être, nous aimer.

Au lieu de consacrer nos existences à la reproduction des divisions artificielles qui conduisent l'humanité à l'abîme et qu'entretiennent allègrement les diverses sectes nationalistes, ne serait-il pas temps de se demander comment et pour quoi nous vivons...

GÉRARD et FLORÉAL
(sources: http://perso.wanadoo.fr/jean-pierre.proudhon,  Le Monde Libertaire No 1033)

1 Sur ce sujet, on lira avec bonheur la brochure de Jacques Delatelier intitulée "Les nationalités ont-elles le droit de vivre ?", parue aux éditions de la Vache Folle, disponible à la librairie Publico (http://www.serge-livrozet.com/publico.html)
 
 

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La pensée fédéraliste
FCE no 108
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