La pensée fédéraliste
Alexandre Marc (Lipiansky)
(1904-2000)

« Toutes les disciplines et les problèmes qui se posent à l’humanité se tiennent et le fédéralisme se révèle capable de rajeunir et de renouveler ce ‘tout’. »
 
 

Alexandre Marc, né Aleksander Markovitch Lipiansky à Odessa en 1904, est considéré aujourd’hui comme le père du fédéralisme intégral, une philosophie capable d’établir la communication entre l’homme et la nature, entre le moi, le toi et le nous, entre l’homme et son destin, entre l’homme et son mystère… (d’après un texte de référence de FCE en 1984).

Après la Révolution d’Octobre, il émigre avec ses parents juifs (son père est banquier) de Moscou à Paris où  il termine ses études secondaires. A partir de 1923 il étudie la philosophie  en Allemagne, à Jena et Freiburg (Breisgau). Diplômé en 1927 de l'École Libre des Sciences Politiques à Paris, il obtient un poste aux Éditions Hachette.

En 1930, il crée sa propre agence Pax-Press et participe au lancement du Club du Moulin Vert (d’après le nom de rue) à Montparnasse, un lieu de débat sur les religions,  l'oecuménisme et la crise de civilisation européenne… qui, à son tour, donne naissance au groupe « L'Ordre Nouveau » . Un manifeste dit « L’Appel » est le fruit de son amitié avec Arnaud Dandieu, jeune bibliothécaire de la Bibliothèque nationale, et le rapproche de Robert Aron (1898-1975), auteur des livres La Décadence de la nation française et La Révolution nécessaire (avec Dandieu).

« La rencontre avec Dandieu a été, sans nul doute, l'une des plus importantes de ma vie », écrira Marc plus tard. La période parisienne du début des années 30 est, en effet, extrêmement féconde: Marc collabore à de nombreuses publications, parmi lesquelles La Vie Intellectuelle, Sept, Temps Présent, Vendémiaire, la Revue d'Allemagne, Plans et surtout la revue Esprit dont il est chargé (par l’éditeur Emmanuel Mounier) de la diffusion internationale.

L'air du temps est à la crise de confiance dans le capitalisme (suite au Krach de 1929) et à  l'aveuglement des hommes d'État face à la montée des périls totalitaires. Des analyses essentielles de Marc de cette tranche de vie portent les titres suivants : «Le prolétariat» (Esprit), «La prise de conscience révolutionnaire» (Plans), «Le christianisme et la révolution spirituelle» (Esprit),  «La jeunesse française face à l'Allemagne nouvelle» (la Revue du siècle).

En Mai 1933, le mouvement Ordre Nouveau lance sa revue du même nom, une aventure à laquelle participe une équipe brillante : Alexandre Marc, Arnaud Dandieu, Henri Petiot dit Daniel-Rops, Robert Aron, Claude Chevalley (le mathématicien), René Dupuis, Denis de Rougemont (1906-1985, cf. FCE no 102/4), Jean Jardin, Xavier de Lignac et Albert Olivier. Le mérite de cette publication est de développer les thèses du personnalisme radical. La généralisation des termes «personnes» et «personnalisme » (inspirés de la psychologie « personnaliste » de William Stern et la philosophie afférente de Max Scheler) doit être attribuée surtout à Rougemont et Marc (Mounier ayant toutefois grandement contribué à les diffuser et à les populariser).

Notons au passage, parmi les curieux et les abonnés d’Ordre Nouveau, le nom de Charles de Gaulle qui fréquente le groupe de 1934 à 1935; un clin d’œil de l’histoire si l’on considère que le jeune Alexandre Marc est alors en contact régulier avec Konrad Adenauer, maire de Cologne, après lui avoir courageusement rendu visite pour un échange de convictions.



Toute sa vie, Alexandre Marc fut le prophète lumineux et véhément d'une pensée dressée contre les excès du libéralisme économique, du marxisme et des nationalismes.
Cette pensée personnaliste amena Alexandre Marc à promouvoir infatigablement la reconnaissance de la "pluri-appartenance" de l'homme. Chacun de nous, pour se réaliser pleinement, doit appartenir à de multiples communautés, à commencer par la famille.
La dialectique du respect des identités avec la construction progressive d'une unité planétaire est au cœur de cette vision, plus actuelle aujourd'hui que jamais.
(Michel Albert)


L'Ordre Nouveau définit progressivement une doctrine d'action qui rejette le réformisme, le  pacifisme nébuleux, l'individualisme «atomistique», «l'État-Moloch», la condition prolétarienne, le nationalisme et l'internationalisme. Il proclame la primauté du spirituel, place le politique au service du spirituel et de l'économique. Il préconisera une nouvelle planification, le minimum vital, le service civil, la réforme du crédit, une nouvelle Europe pour pallier à une crise devenue globale. Pour Alexandre Marc, le fédéralisme est une vivante synthèse de la pensée personnaliste et du socialisme libertaire. À la crise globale, il oppose un fédéralisme «intégral».

Son premier ouvrage, Jeune Europe (1933), une collection d’articles de presse (qui démontent les redoutables séductions totalitaires) est couronné par l'Académie Française. Cette même année où Hitler arrive au pouvoir, Marc est désespéré de perdre son ami Dandieu (1897-1933); il opte pour la religion catholique et épouse Suzanne Jean (sa compagne de toute une vie, une protestante, qui lui donnera quatre enfants); le 15 novembre, il rédige (avec Daniel-Rops) la «Lettre à Hitler» (O.N. no 5) dont l'anticonformisme fait scandale et provoque la rupture avec Esprit et Emmanuel Mounier (auquel le jeune Jacques Ellul reproche son catholicisme intransigeant).

En 1940 Alexandre Marc s'engage dans l'armée et, pendant les années sombres, s'efforce d'influencer la Résistance dans le sens des idées fédéralistes. Au début de 1943, il est menacé d’arrestation et se réfugie en Suisse, avec sa famille. Il se met à la redécouverte des écrits de Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) et publie Avènement de la France ouvrière, Traditions et aspirations des travailleurs français, Textes choisis de Proudhon.

Au printemps de 1945, Alexandre Marc retrouve la France et Paris libéré. Il développe à nouveau une activité intense sur le plan journalistique. Ainsi, il participe au lancement des Cahiers du Monde Nouveau (1946). Avec le R.P. Chaillet, l'un des héros de la Résistance Catholique, il fonde le Centre de Documentation «Nouvel Humanisme».

A l'occasion d'une réunion à Paris  (dans les locaux de « La Fédération », près de la place de l’Opéra) des représentants des divers mouvements fédéralistes nés au lendemain de la guerre dans plusieurs pays européens, il est désigné premier secrétaire général de la nouvelle «Union Européenne des Fédéralistes» (dont le président fut Henri Brugmans, 1907-1996, un professeur néerlandais en contact avec le MPCDM/FCE) et il lui revient de préparer les premières manifestations publiques de l'UEF.

C'est au premier Congrès de l'UEF, à Montreux (27-31 août 1947), que le fédéralisme européen s’affirme pour la première fois sur les plans politique, économique et social, devant des délégués venus de 16 pays. C'est à Montreux également que Denis de Rougemont accentue encore la présence des «non-conformistes des années 30» en présentant son rapport sur «L'attitude fédéraliste».

Après Montreux, Alexandre Marc agit dans les instances supérieures de l'UEF comme directeur du « département institutionnel, politique, social, économique », fonction qu'il occupera jusqu'en 1953. Avec Robert Aron, il publie les Principes du FédéralismeA hauteur d'homme, la Révolution fédéraliste en 1948 est un autre titre de cette époque, relatant les enjeux du fameux Congrès de l'Europe à la Haye (7-10 mai 1948), dont il a été l’un des instigateurs et porte-parole des opposants à l’ «unionisme» (maintien des souverainetés) préconisé par Winston Churchill.

En novembre 1948, à l’occasion du deuxième congrès de l’UEF à Rome, se pose la question de la dissolution au profit du nouveau Mouvement Européen. Marc s'oppose avec succès à cette tentative en persuadant Henry Frenay (1905-1988), héros de la Résistance, à présider le comité central;  cependant, au sein de l'UEF, grandit l’influence des « politiques » acquis au fédéralisme, avec à leur tête (le futur commissaire) Altiero Spinelli (1907-1986). Plus tard, Marc et Spinelli figureront comme les fondateurs et les animateurs du Congrès du peuple européen (1955-1961).

Pour Alexandre Marc, la période 1947-1949 est particulièrement féconde sur le plan doctrinal, dont la formulation de projets pour une Cour suprême des droits de l'homme (sur la base de textes adoptés par le Congrès de la Haye), pour une constitution mondiale (adoptée au congrès mondial de Luxembourg, cf. FCE 95/8), pour une constitution européenne…

Parallèlement notre penseur agit et milite (« la pensée et l'action sont inséparables ») en faveur de projets  universitaires. Ainsi, on le retrouve comme fondateur de l'Institut européen de l'Université de Turin.

Avec le Centre international de formation européenne (CIFE), créé en 1954, Alexandre Marc rencontre, la cinquantaine passée, son véritable destin. Il peut, en effet, diriger durablement un centre d'enseignement fédéraliste, avec un minimum de moyens lui permettant de grouper autour de lui une petite équipe d'amis compétents et convaincus. Le livre Civilisation en sursis (1955) fait fonction de programme:  « L'Europe n'est pas une fin en soi », « L’unité à tout prix  n'a pas de sens » : il faut œuvrer à la fondation d'une véritable fédération européenne, inséparable de la nécessaire révolution (politique, économique et sociale) qui lui permette de répondre aux défis du monde contemporain. Telle est la pensée qui imprègne l'enseignement du CIFE jusqu’à nos jours.

En 1964, le deuxième Congrès de Montreux adopte la «Charte fédéraliste» élaborée par Marc et  Aron, avec l’appui de Claude-Marcel Hytte, Max Richard, André Philip, André Thiéry, André Voisin, Guy Héraud, Michel Mouskhely, Raymond Rifflet et Jean-Pierre Gouzy.

En fait, les années 60 voient l’approfondissement de la doctrine fédéraliste de Marc, par le biais de la revue L'Europe en formation et des brochures ponctuelles publiées par le CIFE: Dialectique du déchaînement, fondements philosophiques du Fédéralisme (1961), L'Europe dans le monde (1965), De la méthodologie à la dialectique (1970), L'Europe, pour quoi faire ? … Aussi, l'émergence du principe de « subsidiarité » doit beaucoup aux débats sur les principes du fédéralisme suivant la diffusion de la Charte fédéraliste.

A l’écart des combats idéologiques, le fédéralisme intégral affirme sa vocation englobante, contre «l'idole stato-nationale». Quand éclatent les événements de Mai 1968, Alexandre Marc salue « l'explosion printanière », tout en soulignant qu'il n'y aura pas de « révolution étudiante, sinon mystificatrice, sans révolution de l'entreprise, de l'agriculture, des communes, des régions, des ethnies, sans une transformation libertaire », qu'il s'agisse de l'économique, du politique, du culturel ou du social.



À propos de la puissante fédération devenue l’Empire Américain:

… La grande puissance dominante de notre planète, qui pourrait ambitionner le rôle (difficile) de guide spirituel d’un monde à la dérive ? Mais ce géant l’ambitionne sans le vouloir. Pourtant, une certaine tradition messianique pousse profond ses racines dans l’histoire de ce jeune pays, auquel manque encore un ou deux siècles de mûrissement. Ce qui n’a pas empêché le messianisme originel de se manifester superbement à deux reprises: en 1917-18… ainsi qu’en 1943… Ces échappées héroïques sont toujours suivies… par de frileuses reculades, un repliement sur soi-même et par des accès… de fièvre isolationniste. Ce n’est pas tout : le messianisme américain n’échappe point à une certaine ingénuité, dans la mesure où il a trop souvent tendance à se confondre avec l’attachement à l’«’american way of life », naturel et légitime, mais qui n’est pas du goût de tout le monde.

Alexandre Marc

Vers la fin de sa vie, Alexandre Marc reste un infatigable pamphlétaire, journaliste, écrivain,  philosophe, militant, animateur, entraîneur d'hommes, entrepreneur, « inventeur du futur », un tribun ... Il décède le 22 février 2000 à Vence (France).

Parmi les publications tardives de Marc notons encore: Péguy et le socialisme (1973),  Réflexions sur la Révolution américaine et la Révolution européenne (1977), Le Fédéralisme face au futur (1990), Fondements du fédéralisme. Destin de l’homme à venir (1997).

Ce personnage multidimensionnel a également été un enseignant exceptionnel qui a consacré d’innombrables conférences, de cours, de séminaires à l'Europe, au personnalisme, au fédéralisme intégral, à la crise née de la révolution technicienne, à l'analyse des faits et des idées de son époque.

En dépit de difficultés financières répétées, ses diverses entreprises continuent à développer leurs activités de nos jours:

- le CIFE (10 avenue des Fleurs F-06000 Nice, www.cife.org),
- l'Institut européen des hautes études internationales (Claude Nigoul),
- L'Europe en formation (rédacteur en chef : Arnaud Marc-Lipiansky),
- le Collège universitaire d'études fédéralistes d'Aoste (Mario Andrione).

(sources : Jean-Pierre Gouzy, Michel Albert, Denis de Rougemont, Marc Heim, Bernard Voyenne, Mary Jo Deering, Josy Peschon, Fondation Emile Chanoux, CIFE)

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La pensée fédéraliste
FCE no 107
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