Combien de personnes sont venues en train? En tout cas, 300 cars stationnent sur le parking du stade. Beaucoup n'ont pas hésité à faire dix heures, quatorze heures de voyage ou plus pour venir exprimer leur angoisse, leur colère contre le chômage, la précarité, l'exclusion, et en dernière minute, dire non au racisme et à la guerre dans les Balkans.
La
rue est à nous, des manifestants assis et des banderoles à
même la chaussée. Nous débordons sur les trottoirs.
Toutes les langues se côtoient turc, italien, grec, polonais, français,
allemand avec des néologismes tels que "daytoniert und rambouilliert".
Un magnifique clown italien distribue "Lotta di classe", tandis que la Mort en ample cape noire et masque blanc se contorsionne. C'est l'Unione sindacale italiana per l'autorganizzazione e l'autogestione. D'autres portent en sandwich "In marcia per l'Europa sociale", ailleurs on trouve la Représentation syndicale unitaire de Buccinasco près de Milan, et bien d'autres.
Avant le défilé, les manifestants sont disponibles. c'est le meilleur moment pour discuter.
La Fédération syndicale unitaire assure être le syndicat enseignant français le plus important.
Le Mouvement de lutte des chômeurs d'Arras et d'ailleurs explique ses objectifs et sa réussite. Après de nombreuses occupations pour trouver un local, la mairie a fini par leur donner une maison qu'ils ont baptisée Nouvelle Commune en souvenir de celle de Paris. Le but recherché est d'inverser l'image négative que les chômeurs ont d'eux-mêmes, de leur faire prendre conscience qu'ils peuvent être une force sociale, de les encourager à la lutte par laquelle ils retrouvent ainsi leur dignité d'homme. Un regret : cette rencontre est trop brève pour favoriser réellement les échanges sur les actions menées par les uns et les autres.
Des anarchistes de Poznan expliquent en anglais qu'ils sont contre le fascisme, qu'ils ont fait des conférences en France, mais ne sont pas très au courant du Tribunal Pénal International .
Justement une ambiguïté règne. On dénonce la guerre et les bombardements, la présence de l'OTAN en Serbie, mais aucune accusation contre Milosevic ni mention de sa toute récente inculpation par le TPI ne sont visibles.
Quelqu'un furieux demande aux porteurs d'une banderole
pourquoi ils n'exigent pas l'inculpation de Milosevic, sinon ils n'ont
rien à faire ici. C'est mal parti pour une discussion et le ton
monte très vite. Des manifestants regardent sans intervenir. Il
fait très chaud et un incident grave risque de survenir. Moi aussi
je suis choquée de cette revendication unilatérale. Je regrette
presque d'être venue, mais il faut quand même savoir ce qu'ils
ont à dire.
- "Les Kosovars avaient tout ce qu'ils pouvaient désirer:
des écoles, du travail, tout quoi."
- "Mais pourtant, en 93 ou 94, un article du Monde dénonçait
les mauvais traitements subis par les Albanais du Kosovo, la perte de leur
emploi au profit des Serbes, l'impossibilité d'utiliser leur langue,
bref, les discriminations." - "C'est de la propagande".
Le Monde? Ils ne connaissent pas. Ils n'ont qu'un mot
à la bouche; "c'est de la propagande". Il n'y aura aucun dialogue
possible.
Des coups de sifflet, des slogans scandés: "Tous ensemble (bis), ouais, chô, chô, chômage ras l'bol", des chansons, des litanies comme à la messe transmises par haut-parleur "Réduction du temps de travail sans diminution de salaire".
Un accueil sans précédent: 10000 uniformes verts "blindés", pour encadrer 30000 manifestants bras nus, souvent en short.
D'abord en béret, puis plus loin quasiment invisible dans le quartier turc désert, tout d'un coup casquée, munie de boucliers transparents et de matraques en forme de croix, massée sur trois ou quatre rangées, protégée par une barrière, la police bloque toutes les rues adjacentes. Une policière montée sur des marches nous filme sans se cacher. On approche de la cathédrale, des banques, Dresdner Bank, Deutsche Bank, là les magasins ont baissé leurs grilles pourtant il n'est pas encore 18 heures. Un commerçant derrière la sienne regarde. Nous ne sommes pas des hooligans de match de football. Nous venons simplement manifester de façon démocratique. Avant on avait crié "La police avec nous, maintenant c'est: "Police partout justice nulle part".
Presque personne aux fenêtres, un public indifférent dans les rues commerçantes.