Hommage
Le Dr Philippe GRENIER,
un Franc-Comtois musulman

par François Hyenne

Lorsque, dans mon enfance, je passais mes vacances à Pontarlier chez ma grand-mère, à côté du dépôt du « tacot» [chemin de fer à voie étroite entre Pontarlier et Mouthe, dans le Haut-Doubs], on y parlait d’un docteur Grenier qui s’habillait en burnous et suivait les préceptes de l’Islam. La rue du Mont où habitait mon aïeule s’appelle désormais rue du Dr Grenier et il convient de rappeler qui était ce personnage hors du commun et malheureusement oublié.         

Philippe Grenier est né à Pontarlier en 1865, d’une famille originaire de Baume-les-Dames. Il passe son baccalauréat à Besançon puis s’inscrit à la Faculté de médecine de Paris en 1883. Après avoir terminé ses études, il s’installe comme médecin à Pontarlier en 1890. Cette année-là, il passe des vacances  chez son frère militaire en Algérie, à Blida.  De retour en Franche-Comté, il se met à étudier le Coran et d’autres ouvrages sur l’Islam.  En 1894, il effectue un nouveau voyage en Algérie. Pendant son séjour, il approfondit sa connaissance de la religion musulmane. À la fin de sa visite, il décide de se convertir à l’Islam et adopte le costume traditionnel algérien. Les Pontissaliens sont surpris de le voir revenir en gandoura, turban et burnous blancs mais ne sont pas hostiles. Il est déjà connu comme un médecin généreux et dévoué qui soigne gratuitement les malades pauvres.

Il décide de s’intéresser aux questions sociales et est élu conseiller municipal. Les questions coloniales, dont il a découvert l’acuité en Algérie, le poussent à se présenter à une élection législative partielle le 6 décembre 1896. Il est élu au second tour, le 20 décembre 1896, à la surprise générale dans les rangs des Républicains Radicaux. Il n’a pour ainsi dire pas fait campagne. Sa profession de foi commence par des « louanges à Dieu ». Il fustige à juste titre « un luxe inouï, effréné, s’étalant sans pitié en face des pires misères sociales, des dépenses formidables  et souvent inutiles, une dette croissante tous les jours ». Il déplore l’absence de « fraternité véritable». Il propose la construction de « bains publics et gratuits dans toutes les communes de France » et aussi de « naturaliser tous les Musulmans d’Algérie et de Tunisie ».

Il n’est malheureusement pas réélu en 1898, car il s’est prononcé contre l’alcool et plus particulièrement l’absinthe, fabriquée à Pontarlier.

Le Dr Grenier revient dans la capitale du Haut-Doubs et y reprend son travail de médecin. Il reste en contact épistolaire avec les officiers d’Afrique et avec le Maréchal Lyautey. Il assiste à Paris à l’inauguration de la Mosquée du 5ème arrondissement, premier édifice religieux musulman construit en France.

En 1937, à l’occasion d’un concours relatif à des bienfaiteurs organisé par Paris-Soir, il est désigné parmi les premiers et reçoit 3000 F. Il demande qu’on remette cette somme à l’hôpital des cancéreux de Paris.

Pendant l’occupation, il se met à la disposition des autorités pour qu’on le prenne comme otage si les Allemands en réclament.  Il meurt le 25 mars 1944. Environ six mois plus tard, la ville de Pontarlier est libérée par un régiment nord-africain.

Toute sa vie le bon Dr Grenier a tenté de concilier les idéaux de la République et les enseignements de Mahomet. Il disait souvent que « les mots Liberté, Egalité, Fraternité ne doivent pas être une vaine devise ». Il est un exemple à suivre pour tous les musulmans de France et du reste du monde.

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(source : Docteur Philippe GRENIER  Ancien Député de Pontarlier, Éditions Faivre-Vernay Pontarlier 1955, par Robert Fernier, artiste peintre et écrivain, fondateur du Musée Courbet à Ornans)

FCE no 107
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