Psychologie de la vie

CONTENTEMENT DE SOI:
UN BONHEUR INAVOUABLE

par Georges KRASSOVSKY

Tout le monde souhaite être content de soi et pourtant lorsqu'on l'est, on n'ose pas l'avouer, comme si on en avait honte! Cela provient sans doute du fait que, d'une façon générale, le contentement de soi est plutôt mal vu. Il est perçu comme un signe de médiocrité, de manque d'exigence envers soi?même. Aussi, quelqu'un qui a l'air d'être content de soi est vite traité de «fat», de présomptueux, de suffisant, d’imbu de lui?même. Jugements nettement défavorables et il faut avoir une bonne dose d'outrecuidance pour oser affirmer la tête haute : «Oui, je suis content de moi et même fier d'être ce que je suis.»

« LES PETITS MALINS »…

En revanche la modestie et, à plus forte raison, l'humilité font plutôt «bonne recette». D'où la fausse modestie, la fausse humilité. On feint d'être mécontent de soi et on en tire... un grand contentement! Un humoriste a très bien saisi cette flagrante hypocrisie en dessinant un saint auréolé qui se frappe la poitrine en disant : «Il n'y a pas plus humble que moi» ! On reconnaît tout de suite un saint chrétien. Nous verrons plus bas pourquoi.

Lorsqu'on constate quelque chose de bizarre et je dirai même d'«anormal» - quoique très répandu - on se pose inévitablement la question : «Mais d'où ça vient?il»? En l'occurrence, d'où vient cette condamnation quasi unanime des personnes qui semblent être contentes d'elles?mêmes? Et pourquoi, au contraire, une sorte de considération est due à celles qui se... déconsidèrent? Pour ma part, je pense que cela provient de trois sources empoisonnées et, de ce fait, empoisonnantes:

L'HUMILITE CHRETIENNE

1) La morale religieuse prêchée durant des siècles par les Eglises et les sectes se référant à la Bible a une tendance nettement «égophobe». Toutes les manifestations de. l'ego, l'égoïsme, l'orgueil, l'amour-propre, la fierté, l'ambition y sont sévèrement condamnées. Pour s'en rendre compte, il suffit de rappeler la parabole narrée par Jésus-Christ à ses disciples et qui figure dans l’Evangile de Saint-Luc (XVII, 10-14). La voici :

 «Deux hommes montèrent au temple pour prier l'un était pharisien, l'autre publicain. Le pharisien, la tête haute, priait ainsi en lui-même: 0 Dieu, je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont ravisseurs, injustes, adultères, ni même comme ce publicain; je jeûne deux fois la semaine ; je donne la dîme de tous mes revenus. Et le publicain se tenant à distance, ne se permettait même pas de lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine en disant : 0 Dieu, soit apaisé envers moi qui suis un pécheur. Je vous déclare que celui-ci s'en alla justifié dans sa maison plutôt que celui?là ; car quiconque s'élève sera abaissé et celui qui s'abaisse sera élevé.».

Le sens de cette parabole est clair: selon Jésus-Christ, le pharisien a tort d'être content de lui-même, de «s'élever» alors que le publicain, qui s'humilie, s'abaisse, se soumet, a de fortes chances d'être «justifié», c'est-à-dire pardonné et d'accéder au «Royaume des cieux». Eh bien - quitte à être mal vu à mon tour par les croyants chrétiens - je dois dire que ma sympathie va plutôt vers le pharisien. Il a une haute opinion de lui-même, il vit la «tête haute» et se comporte en conséquence, étant loyal et généreux («la dîme versée pour les pauvres»). Alors que le publicain qui se dit «pécheur» agira forcément en fonction de la piètre opinion qu'il a de lui-même et sa vie sera une suite continuelle de chutes et de repentirs. Névrose garantie!

La parabole citée plus haut n'est d'ailleurs pas le seul passage des Evangiles qui flétrit le contentement de soi. A un autre endroit (Luc XV-7), on peut lire qu'«il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de repentir»! (Il est encore heureux qu'il soit précisé qu'il s'agit de la joie «dans le ciel», car ce n'est sûrement pas sur terre! Ni pour «le pécheur», ni pour son entourage!).

Il est sans doute curieux de constater que cet opprobre jeté sur tout contentement de soi est tellement ancré dans les esprits que même ceux qui se disent athées et anti-cléricaux sont souvent loin d'en être entièrement affranchis. Les idées sont une chose et la mentalité en est une autre...

LES MEFAITS DE L'IDEALISME

2) La deuxième cause du discrédit qui frappe tout contentement de soi est l'idéalisme. Il s'agit en l'occurrence de la vision idéale de ce qu'on voudrait être. Les idéaux peuvent être extrêmement variés: l'idéal du héros, du saint, du sage, du «don juan», du businessman qui réussit, du champion qui bat tous les records, etc., mais quel que soit le modèle idéal, on «rêve» de l'incarner ou du moins de s'en approcher. Or, la plupart des «idéalistes» sont bien obligés de constater le décalage, souvent énorme, qui existe entre l'idéal auquel ils tendent, et la réalité qu'ils vivent. D'où un mécontentement permanent de soi-même, extrêmement pénible. Afin de le supporter (et de se supporter!) ils cherchent à se persuader que ce mécontentement dont ils souffrent est une sorte de distinction. Ils deviennent «romantiques» et font semblant de goûter aux «sombres plaisirs d'un cœur mélancolique». Ceux qui ont des lettres citent volontiers le célèbre adage selon lequel «il vaut mieux être Socrate mécontent que pourceaux satisfaits». De là, il n'y a qu'un pas à faire pour considérer tous ceux qui sont contents d'eux-mêmes comme des êtres bornés, voire méprisables...

LA HARGNE DES ENVIEUX

3) Au lieu de se comparer à un idéal, certains ont tendance à se comparer tout bonnement à d'autres et il est quasi inévitable que cela fasse naître en eux un pénible sentiment d'infériorité, sentiment que les psychologues ont baptisé «complexe». Ce n'est pas «drôle» du tout! Aussi il n'y a rien d'étonnant que ces malheureux soient agacés par ceux qui semblent être contents d'eux-mêmes. «Complexe d'infériorité» est un terme moderne. En fait, il s'agit de l'envie, un «ressentiment» qu'éprouvent ceux qui croient avoir un physique ingrat envers «les veinards» qui sont beaux, les faibles envers les forts, les pauvres envers les riches, ceux qui échouent envers ceux qui réussissent, etc. Or, dans les sociétés basées sur la compétitivité, il y eut toujours bien plus de perdants que de gagnants, et les fausses valeurs qui y ont cours n'arrangent rien. Ce qui explique - du moins en partie - pourquoi ceux qui sont contents d'eux-mêmes n'osent pas trop le montrer et encore moins le dire : ils risqueraient d'être aussitôt mal vus, «jalousés» par tous les «laissés pour compte» insatisfaits, envieux. D'où chez les «chanceux» une certaine réticence à paraître contents de soi, autrement dit: heureux! (1).

OSONS VIVRE SANS MASQUE !

Nous voici revenus à la case départ. C'est-à-dire à l'équation irréfutable: CONTENTEMENT DE SOI = BONHEUR ! (C'est comme 2+2 = 4 !). Ainsi que nous l'avons vu, on ne le dit généralement pas, on ne se l'avoue même pas à soi-même. Et pourtant, partout et toujours, c'est à ce contentement de soi que l'on aspire à travers «la forme», les soins de beauté, l'amour, la gloire, l'enrichissement (qu'il soit financier, culturel ou «spirituel»). Autant de moyens de se mettre en valeur, d'être content de soi, heureux. Il est vrai que les moyens d'y parvenir sont souvent sujets à caution, mais c'est un autre problème. En écrivant cet article, j'ai voulu surtout aider certaines personnes, particulièrement sensibles et délicates, à se réconcilier avec elles-mêmes. On étouffe sous les masques de fausse modestie et de fausse humilité! Il n'y a pas de honte à être content de soi! Le contentement de soi rend non seulement heureux, mais aussi meilleur, plus ouvert au monde, plus humain. C'est ce que n'ont pas vu les moralistes à courte vue et qu'il serait grand temps de découvrir. Cela fait un moment que j'avais envie de m'exprimer à ce sujet. Enfin c'est fait! Je suis content de moi!



 (1) Il est toutefois possible que chez certaines personnes, à caractère anxieux, il y ait également la crainte superstitieuse qui leur fait «toucher du bois» chaque fois qu'elles disent qu'elles sont contentes d'elles-mêmes et de ce qui leur arrive. La crainte du «mauvais oeil»!

Additifs
à titre de P.S. ou de flashes supplémentaires.

* On aurait tort de croire que l’on puisse éprouver le contentement de soi d’une façon permanente. Dans les appréciations successives que l’on fait de sa personne, il y a forcément des hauts et des bas et il en résulte que notre humeur est tantôt bonne, tantôt mauvaise. C'est non seulement normal mais cela peut même être bénéfique, le mécontentement de soi jouant parfois le rôle d’aiguillon. Aussi, on peut en dire ce que l'on dit a propos de toutes les situations pénibles : «Cela mène à tout, à condition... d’en sortir» ! Et on en sort lorsqu'on retrouve le contentement de soi et en même temps cette intense jubilation que l'on nomme «bonheur». Bon sang! Ayons le courage de le reconnaître !

* Il est sans doute bon de préciser que la valeur du contentement de soi dépend, bien entendu, de la valeur morale de celui qui le ressent. Le contentement de . soi obtenu par la domination et l’humiliation des autres est, selon toute évidence, abject. De même que l'auto-satisfaction qui se traduit par arrogance, la brutalité et la violence. Ces cas pathologiques de paranoïa et de sadisme n’ont toutefois rien a voir avec le contentement de soi qu'éprouvent les personnes saines et normales. Celles-ci évitant toujours de porter préjudice à autrui, car cela les empêcherait, à coup sûr, d’être contentes d'elles-mêmes.

* On ne saurait être content de soi si, en même temps, on ne s'estime pas.
[Le contentement de soi, tant décrié, pourtant à sa base un sens aigu de la dignité humaine.]

* Il n’est évidemment pas question de réduire tous les états d’âme au contentement et au mécontentement de soi, mais on ne peut pas nier, non plus, qu'ils jouent un très grand rôle dans la psyché humaine.

* Lorsqu'on est mécontent de soi, on cherche d’autant plus à se mettre en valeur. Or certains - pour se donner l'air d’«être «supérieurs» - prennent un malin plaisir à abaisser les autres. Un vilain jet de «compensations» dans lequel tout le monde est perdant.
* Le mécontentement de soi est incontestablement la principale cause de la mauvaise humeur, de la «déprime» et de suicides.

* Le plus grand service que l'on puisse rendre à quelqu’un d’abattu consiste précisément à rehausser l’opinion qu’il a de lui-même, ce qui revient à dire: à le rendre content de soi.

* Plaire et être aimé rend content de soi et le contentement de soi vaut toutes les vitamines.

* Il y a deux sources du contentement de soi. La première provient de la haute opinion que l’on a de sa personne [(quel mot curieux! C'est comme s'il n’y avait ... personne!)]. Et la seconde consiste a se rendre compte de la valeur incommensurable que l’on a déjà, ne serait-ce que du fait que l’on est un être humain: homme ou femme dotés de facultés prodigieuses! Un miracle permanent! Parvenu à ce stade, le contentement de soi se confond avec la joie de vivre.



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