Tribune
L E   M O T   D ' O R D R E

par Georges Krassovsky

Il faut toujours se méfier des mots à double sens. Et lorsqu'ils ont des sens multiples, c'est encore pire. Ce qui est notamment le cas du mot "ordre" qui figure dans le titre du présent article. Il peut signifier "commandement": un ordre que l'on donne, un ordre que l'on reçoit (deux situations dont j'ai toujours eu une égale horreur). Mais le mot "ordre" peut désigner aussi ce qui est ordonné. Pris dans ce sens, il devient le contraire du désordre. Là encore il y a une distinction à faire entre l'ordre qui est imposé et qui ne peut être maintenu que par la contrainte, voire la terreur (c'est "l'ordre" des pays totalitaires) et l'ordre qui se maintient de lui-même. Celui qui caractérise tous les processus naturels et qui se manifeste aussi bien dans l'évolution ordonnée des planètes que dans le fonctionnement d'un organisme vivant en bonne santé. Le mot "ordre" devient alors synonyme du mot "harmonie" et c'est précisément dans ce sens qu'il est utilisé dans le présent article, et tant mieux si l'expression "le mot d'ordre" peut signifier aussi "la consigne"...

Sur le plan des relations humaines, l'ordre se traduit par l'amitié, l'amour et la paix. Tout cela nous rend heureux et contribue à notre épanouissement. Nous en avons, par conséquent, un besoin vital. En revanche, le désordre qui se manifeste à travers l'hostilité, la haine, les disputes et les guerres nous rend forcément malheureux. Telles sont, du moins, les réactions de tous les êtres humains normaux.
Mais alors la question se pose de savoir comment se fait-il que cet ordre auquel nous aspirons tous soit aussi souvent compromis? Pour s'en rendre compte, il suffit de jeter un coup d'oeil sur les journaux, prêter l'oreille à la radio ou regarder le journal télévisé: partout divisions, tensions, conflits, bref désordre.

Pourquoi? Pour l'expliquer, les uns incriminent la nature humaine qui serait foncièrement mauvaise (certains remontent même jusqu'au "péché originel" d'Adam et Eve !...). Les autres rendent responsable la société ou, comme ils disent, "le système" basé sur la notion de profit. D'après eux, tous nos malheurs viendraient de là. Ces divergences n'aboutissent en fait qu'à de nouvelles querelles à caractère idéologique.

Il est permis de se demander si, dans ces doctes discussions sur l'origine du mal, tout le monde ne passe pas, comme on dit, "à côté de la plaque". Il se pourrait, en effet, qu'il faille rechercher la cause initiale de toutes nos misères tout bonnement dans le domaine de la psychopathologie. Science relativement récente, ce qui explique peut-être que l'on n'ait pas encore suffisamment exploré tout ce qui en découle. On sait que la psychopathologie étudie précisément les troubles psychiques auxquels sont sujets certains êtres humains. Qui dit trouble dit désordre. Or, le désordre engendre le désordre. Aussi n'y a-t-il rien d'étonnant que les anomalies et les perturbations mentales des individus aient des répercussions sur le plan social, y compris dans les relations internationales.

 Il ne peut évidemment pas être question de donner dans le présent article un cours, même succinct, de psychiatrie, ni d'énumérer toutes les formes de maladies psychiques. Ceux que cela intéresse n'auront pas de mal à se documenter à travers les livres qui traitent de ces sujets. La tâche que nous nous assignons ici consiste uniquement à mettre en évidence quelques "clés" susceptibles de faciliter la compréhension de ce qui se passe dans le monde. Aussi nous ne prendrons en considération que deux catégories de psychopathes: les paranoïaques, appelés aussi "mégalomanes", et les obsédés.

L'histoire de tous les peuples abonde en exemples qui démontrent que le pouvoir et son corollaire la gloire exercent sur les paranoïaques un attrait absolument irrésistible. Et comme ils sont le plus souvent supérieurement intelligents, habiles et obstinés, un bon nombre d'entre eux parviennent à leurs fins. Il en résulte qu'il n’existe probablement aucune catégorie socio-professionnelle dans laquelle on compte un pourcentage aussi élevé de mégalomanes que parmi les leaders politiques et les chefs d’Etats. Disons tout de suite que leur sort est généralement loin d'être enviable. Pour accéder au pouvoir et s'y maintenir, ils doivent le plus souvent s'astreindre à un énorme travail, supporter les tensions, faire face aux ennemis, courir le risque d'attentats. Leur passion du pouvoir est toutefois telle qu'ils ne reculent devant rien et sont prêts à tous les sacrifices. Mais pour réussir, ils doivent forcément cacher leurs motivations réelles et donner l'impression de se dévouer à de nobles causes telles que Patrie, Justice, Liberté, Bien public, Progrès, etc. Certains arrivent même à se monter la tête au point de croire effectivement à leur "mission" et finissent par s'identifier complètement à l’image qu'ils veulent donner d'eux-mêmes. Cela les exalte et les aide sans doute à tenir le cap contre vents et marées.

Tout ce théâtre plus ou moins shakespearien n'aurait pas de conséquences graves si les paranoïaques n'entraient pas en conflit les uns avec les autres. Conflits inévitables, étant donné que le nombre des places élevées est restreint par rapport au nombre des prétendants. Il s'ensuit des luttes sans merci entre les chefs, chacun cherchant à nuire à ses adversaires et à constituer une force plus grande que la leur. Or, "la force" c'est avant tout le nombre des partisans que chaque leader arrive à entraîner dans son sillage (ses "troupes"!). C'est aussi le nombre de voix qu'il totalise au cours des élections. Et c'est là qu'entrent en lice les "obsédés" que nous avons évoqués plus haut et qui fournissent la plus grande partie des militants. Quel que soit leur bord, ce sont le plus souvent des idéalistes désireux de "servir" et qui se donnent pour tâche d'apporter leur soutien au chef de file qui les a subjugués et dont ils partagent les idéaux. Ils vont donc se charger du recrutement et de la propagande (distribution de tracts, collage d'affiches, service d'ordre au cours des manifs etc.). La plupart sont sincères mais leur obstination est surtout due à leurs idées-fixes et leur dévouement "à la cause" se transmue aisément en fanatisme. Nous sommes, par conséquent, de nouveau en présence de cas plus ou moins pathologiques. Il arrive d'ailleurs aussi que des paranoïaques se glissent parmi les militants lorsqu'ils y voient un moyen de s'imposer et de gravir les échelons susceptibles de les mener au sommet.

 Il n'est certes pas facile d'établir des statistiques dans ce domaine, mais il est quand même peu probable que le nombre des paranoïaques soit supérieur à 1 sur 1.000 et que celui des militants de toutes obédiences excède 5% de la population. La majorité - soit 95% - n'a aucun goût du pouvoir ni la moindre propension à militer pour quoi que ce soit. Et s'ils votent, ce n’est généralement pas "pour" un tel mais plutôt "contre" tel autre. Ce qui n'a rien d'étonnant étant donné qu'ils sont à peu près toujours appelés à choisir entre deux paranoïaques le moindre. Choix parfois bien difficile! Tous ces gens qui pourraient être qualifiés de "normaux" ne souhaitent que de vivre en paix et de goûter - sans se compliquer l’existence et sans porter préjudice à autrui - à tous les plaisirs et joies de la vie. Ce qui dans un monde divisé et déchiré par les conflits entre les paranoïaques et les affrontements entre les militants, n'est - hélas! - pas toujours facile. Et c'est précisément là que nous touchons le fond du problème. Les mégalomanes avides de pouvoir et leurs fidèles supporters font souvent preuve d'une très grande dextérité dans l'art de la manipulation. Une insidieuse propagande aidant, ils arrivent à conditionner les uns et à mettre le grapin sur les autres. Et c'est ainsi que des braves gens, portant des "étiquettes" ou des uniformes différents, sont amenés à se haïr, à se combattre et parfois même à s’entre-tuer. Faut-il alors s'étonner que, dans un contexte aussi malsain, il ne soit pas possible de trouver des solutions satisfaisantes aux problèmes économiques et, notamment, à celui du chômage? Quant aux problèmes d'ordre écologique - tellement importants pour l'avenir de notre espèce - ils sont fatalement relégués au second plan.

Si la vision du monde telle que nous venons de l'esquisser est exacte, il se pourrait qu'elle comporte en même temps une solution et peut-être même LA SOLUTION: pour mettre tous les paranoïaques hors d'état de nuire, il faudrait cesser de suivre et de soutenir tous ceux qui se plaisent à jouer les premiers rôles dans le jeu absurde des divisions et des rivalités. A commencer par ceux qui envisagent un recours aux armes nucléaires contre d'autres groupes humains qui ont à leur tête d'autres paranoïaques.

Les "meneurs" n'existent, en tant que tels, que grâce aux "menés". Sans le soutien d'une partie importante de la population, il n'y aurait plus ni chefs, ni leaders et les militants de tout poil seraient voués au découragement. C'est un peu comme si, dans un théâtre, les acteurs ne pouvaient jouer qu'à condition que la salle soit bien remplie. Que la salle se vide et le jeu cesse. C'est en tout cas ainsi que les choses pourraient se passer sur toutes les scènes politiques du monde. Or, n'est-il pas grand temps de mettre fin à tous les psychodrames perpétrés depuis des millénaires par des psychopathes qui empoisonnent la vie à tout le monde? Et pour y parvenir, il n'y aurait même pas lieu de les combattre (surtout pas!). Il suffirait de ne plus les applaudir... Ce processus de désaffection envers les chefs est d'ailleurs déjà bien amorcé - surtout chez les jeunes - dans un grand nombre de pays civilisés. Il faut espérer qu'il ira en s’amplifiant et finira par s'étendre à la Terre entière. Si on souhaite y contribuer personnellement, il n'y a pas lieu de militer pour quoi que ce soit. Il suffit de ne plus voter pour ceux qui sollicitent nos suffrages afin d'accéder au pouvoir. Et pour bien spécifier qu'il ne s'agit pas d'indifférence, ni d'absence de civisme, il faudrait quand même voter mais avec un bulletin blanc. Le jour où le nombre total des "supporters" sera inférieur a 20%, tous les candidats sombreront dans le ridicule. Les gens équilibrés et sains d'esprit - c'est-à-dire ni paranoïaques, ni obsédés - n'auront alors pas de mal à s’entendre et à s'organiser sur des bases démocratiques et fédératives. La coopération entre les Régions succédera à la concurrence entre les Etats. Il ne sera d'ailleurs plus question de "gouverner" mais plutôt de gérer, d'administrer, de coordonner; et il existe assurément suffisamment d'hommes et de femmes capables pour assumer - par roulement - ces fonctions sans y rechercher une quelconque gloriole.

Il suffirait sans doute que cet assainissement du climat social se produise dans un pays pour que les populations d'autres pays s'y engagent les uns après les autres. Et c'est ainsi que, de proche en proche, tout pourrait rentrer dans l'ordre. C'est cela "le mot d’ordre"!

Bien que la politique soit leur terrain de prédilection, les paranoïaques se manifestent également dans bien d'autres domaines. La carrière militaire notamment leur a fourni tout au long de l'histoire des débouchés fort intéressants (de l'adjudant classique au grand stratège). Mentionnons aussi les "caïds" du milieu, les Maîtres (avec un grand "M"), les gourous vénérés par leurs disciples, les patrons despotiques, les pères et mères tyranniques, etc. On remarquera que. malgré leur diversité, tous ces cas correspondent toujours à différentes formes du pouvoir.
 

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QUESTION AUX LECTEURS:
Pensez-vous que le vote à bulletin blanc puisse être un mode d’expression valable et efficace?

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