Feuilleton

Inauguration du Complexe
de méditation Intergalactique
 du TRAMSSCHAPP en 2066

(suite, V)

Ce dernier venait de rédiger la petite annonce suivante sur l’hypertoile : «Cherche droïde féminin connaissant bien les œuvres de Shakespeare  pour conversation ou pour sorties dans espaces littéraires ou soirées historiques ». Il y avait ajouté les caractéristiques physiques recherchées, couleur des cheveux, maquillage et vestimentaire. Ces assemblages bioniques avaient été mis au point dans les années 30 et atteignaient maintenant un degré de perfection qui les faisaient souvent prendre pour de véritables humains.

Il indiqua son adresse et les heures où il se trouvait à domicile, car ces droïdes n’étaient livrés qu’en mains propres afin de pouvoir  les adapter en quelques minutes aux clients. La droïde fut apportée directement  au domicile d’Arthur dans la demi-heure qui suivit  par une boîte de livraison guidée par onde convoyeuse. Le mode d’emploi hologrammique expliqua en détail ce qu’il fallait faire pour acclimater la droïde et s’assura que tout était en ordre. Il était recommandé de faire boire de l’eau de source très pure à l’assemblage bionique pour qu’il ne se dessèche pas. Arthur prit une canette de « Springeau » dans son garde-manger. Comme tous les êtres vivants, les droïdes avaient besoin d’eau.
Auparavant, il avait installé François-Jérôme et Svetlana sur un sofa  d’accueil. Ce meuble  leur tendit les bras pour les inviter à s’asseoir et leur fit la conversation en attendant qu’Arthur ait fini de se familiariser avec la droïde.

Arthur était très en avance sur ses contemporains en matière de bioinformatique et avait réussi à connecter son cerveau directement à l’Encyclopédie Universelle Entoilée (EUE). C’était dangereux et il le savait. Il fallait que le répartiteur de données agisse parcimonieusement pour ne pas submerger les connections nerveuses d’un flot d’informations. En effet, son voisin, Andréï  Durakin, était devenu fou à lier après avoir essayé en 2064 de se brancher sur une ancienne Encyclopédie soviétique datant du milieu du XXème siècle. Son contenu avait été emmagasiné sur un petit biordinateur de contrebande fabriqué en Terre Adélie par une téléfabrique de droit açorien et c’était là une imprudence qui ne pardonnait pas. Arthur était extrêmement prudent quand il s’agissait d’expérimenter dans ce domaine et se contentait de s’injecter un article à la fois afin de ne pas noyer ses neurones.

Pour acclimater sa droïde, il utilisa une interface spécialement adaptée qui injectait à triple allure dans les biocircuits les données essentielles le concernant. Pendant ce temps, François-Jérôme et Svetlana, subjugués par la conversation éblouissante  du sofa, ne paraissaient nullement s’ennuyer. Ses réparties étaient pleines d’esprit et son érudition fort vaste. Il s’inquiéta même de leur bien être et leur offrit des amuse-gueule qu’il commanda au majordome-maître queux dont était obligatoirement pourvue chaque unité d’habitation. Les maisons et immeubles construits avant 2020 avaient tous été déclarés insalubres et impitoyablement détruits, sauf les bâtiments présentant un intérêt culturel ou historique. Il n’était  plus permis à quiconque de vivre comme à la fin du XXème. Les lieux de vie étaient munis de dispositifs perfectionnés d’auto-nettoyage. Pendant ces opérations ménagères, qui ne duraient que quelques minutes, les occupants pouvaient se réfugier dans les espaces déjà nettoyés ou dans des cabines spéciales, quand il s’agissait de logements plus exigus.

Arthur arriva enfin dans l’espace où étaient assis ses amis et leur présenta sa nouvelle compagne livrée depuis quelques minutes à peine.

Elle avait l’air très anglais. Grande, mince, les cheveux blonds roux légèrement bouclés. Son teint assez pâle rosit légèrement lorsqu’elle leur sourit. Ses grands yeux verts affectés d’un léger strabisme lui conféraient une touche de réalisme inattendu. Elle leur adressa la parole dans un français un peu hésitant, mais assez correct, en les appelant immédiatement par leurs prénoms. Sa tunique eurasiatique seyante d’une grande firme de couture thaïlandaise, complétée par d’amples pantalons,  laissait deviner un corps harmonieux et bien conçu.  Elle se mêla à la conversation interrompue entre le sofa et ses hôtes. Arthur, lui, ne disait rien. Habitué à une certaine solitude malgré la présence d’appareils bioélectroniques de communication et d’échange dans son domicile, il se contentait de la présence d’amis. La conversation portait maintenant sur le nouveau Musée de la guerre et des nationalités, dont la structure principale était située à Caen-Ouistreham, dans la région Normanbreiz. Il venait tout juste d’être inauguré par Françoise Renouf, préfète-présidente de cette région vouée à la propagation des messages de paix et de conciliation. On y avait rassemblé tous les documents disponibles  sur ces questions. On y montrait et commentait les livres d’histoire donnés aux enfants des écoles aux XIXème et XXéme siècles, le « Mein Kampf » du dictateur allemand de la première moitié du XXème siècle, les ouvrages de propagande belliciste des Etats-nations, les textes des islamistes hallucinés et sanguinaires des premières années du présent siècle, dont les massacres perpétrés en Afghanistan, dans l’ex-Pakistan, en Amérique du nord et en Angleterre sont encore dans toutes les mémoires.

Une petite musique guillerette se fit entendre, le majordome au visage glabre, rondouillard et jovial fit son entrée en sifflotant une gavotte, qui était un des airs à la mode. Il portait un plateau sur lequel fumaient des plats appétissants. Une cassolette contenait des quenelles de crevettes des Malabars enrobées d’une sauce parfumée aux quinze herbes, un flacon de cristal renfermait un vin blanc des coteaux du Yémen très prisé des connaisseurs, un curry de riz embaumait la pièce, une salade de légumes exotiques et  un dessert de croquants au miel des Caraïbes complétaient le menu. Tout cela fut annoncé  d’un air enjoué par le majordome qui claqua la langue et pria les convives de passer à table.  La table sortit lentement d’une encoche située dans le mur et vint se placer près d’une encoignure où se trouvaient de magnifiques verres, plats et couverts à l’ancienne. Les convives vinrent se placer autour de ce meuble et disposèrent eux-mêmes les couverts, les plats et les verres sur la table qui lévitait à faible hauteur au-dessus du sol. Des sièges apodes vinrent se positionner derrière chacun.  Une fois assise, Audrey ne prit qu’un verre qu’elle remplit du contenu d’un petite bouteille de « Springeau ». Elle se nourrissait uniquement d’eau et de lumière.
 

JÉROBOAM
(à suivre)


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Poésie-Littérature
FCE no 107
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