Feuilleton

Inauguration du Complexe
de méditation Intergalactique
 du TRAMSSCHAPP en 2066

(suite, IV)

Les négociants russes et asiatiques étaient nombreux à s’être installés  dans la région. La Fédération commerçait principalement avec la myriade d’entités politico-marchandes qui prospéraient  dorénavant entre la Pologne et les territoires proches des monts Oural et constituaient une zone-tampon entre l’Asie et l’Europe. La plus importante était l’entité commerciale de la région de Nijni-Novgorod qui était devenue un énorme entrepôt regorgeant de produits d’un luxe raffiné.

On rencontrait souvent dans les allées ombragées du Kirchberg des groupes de jeunes Slaves qui, portés par des planches à voiles terrestres bigarrées, se rendaient à leurs alcôves électroniques de quartier pour s’acquitter de leur tâches quotidiennes sur les consoles à hologrammes trop encombrantes pour leurs charmantes et modestes unités d’habitation.

François-Jérôme, qui était tombé follement amoureux de Svetlana, jeune beauté ukrainienne régisseuse d’un de ces comptoirs commerciaux d’extrême-Europe, tenta de la contacter sur son combiné polyvalent, mais elle ne répondit pas. Seule son effigie hologrammique se matérialisa un bref instant pour dire avec un joli sourire et une voix roucoulante qu’elle n’était pas disponible pour le moment.  Un peu dépité, il appela Jo Schonpe, directeur du Lorluxtag, le plus gros organe polymédiatique de la région avec une dizaine d’éditions publiées en quatre langues et mises à jour toutes les deux heures. Il se plaignit de n’avoir pas trouvé dans l’édition de 18h15 sa contribution-reportage sur le scandale des résidences secondaires des hiérarques pretzelbourgeois sur Mars.

Ces bungalows luxueux avaient été financés grâce à des fonds qui auraient dû normalement servir uniquement à des investissements médicaux sur la planète rouge, en l’occurrence des maisons de repos en milieu gravitationnel atténué pour spationautes et commis voyageurs de l’espace en retraite.  Jo n’était pas au courant de ce reportage et commença à lui conter ses démêlés avec sa nouvelle conquête Liouga Belicova qui était conceptrice de concerts et d’autres manifestations mélodiques.  Elle avait perdu l’appui de la Fondation Welgern-Coudelar et devait désormais collecter des points de survie en inondant de flots de musique les casinos de boursicotage de l’ancien et du nouveau monde et leurs sites hyperinformatiques. Il fallait flatter les comités de gestion et les persuader de l’intérêt de diffuser cette musique liquoreuse pour les curistes qui boursicotaient dans les spas de remise en forme financière et physique. Ces casinos continuaient à avoir la faveur des couches de la population encore peu au fait des tendances du « Nouvel Âge ». Liouga était devenue irascible et menaçait de casser le matériel perfectionné du publiciste si ses talents évidents n’étaient pas immédiatement reconnus.

Pour se faire écouter de Jo, François-Jérôme, qui était un très lointain cousin de la claveciniste Madeleine Coudelar à l’origine de cette fondation à vocation musicale, promit de contacter les responsables de cet organisme éparpillés dans plusieurs lieux du système solaire afin qu’ils reviennent sur leur décision quasi unanime. Il voulait simplement savoir si Svetlana avait été vue récemment au Bouffetard, établissement où l’on pouvait composer des repas exotiques assez extraordinaires et se les faire servir en moins de vingt minutes par des robots garçons de café ou serveuses vêtus dans le style des années 50 du XXème siècle. Des spectacles ahurissants y étaient organisés: mélange de café-concert, de revue des Folies-Bergère et de «city rap» du début du siècle. La tenue de cérémonie était de rigueur.

Avant de  pénétrer dans l’établissement, il fallait, après paiement biomonétique par puce tatouée sur le pouce gauche, se glisser dans un poste d’habillement et s’y faire confectionner en une demi-heure un magnifique accoutrement de fête. Svetlana était une habituée de cet établissement. Jo Schonpe, qui ne le fréquentait plus depuis qu’il s’était entiché de Liouga, appela un vieil ami habitué de cet établissement, Jim Trenton, qui lui confirma la présence de la jolie Slave. Ce Britannique y jouait d’un vieil instrument, la guitare électrique, qu’on fabriquait à nouveau en s’inspirant de quelques rares modèles des années 70 du siècle dernier conservés dans des musées spécialisés ou par des originaux.

Les parents de Jim avaient quitté les îles Britanniques lorsque le peuple anglais, ayant enfin renoncé à la monarchie, avait opté pour la république. Fidèles à ce qui restait de la famille royale britannique et adversaires résolus d’Osmond Wormcell, premier Président-protecteur anglais élu, ils avaient suivi les descendants du prince Charles  dans le sud de la péninsule ibérique. Là, dans une zone d’activités industrielles (ZAI) proche de la réserve monarchique du « Kingland », ils avaient monté une fabrique de meubles ultramodernes. Il s’agissait de tables et de sièges sans pieds maintenus en état de lévitation par un champ antigravitationnel émis par un boîtier fixé à chaque pièce de mobilier.

Le brevet avait été déposé par Cyrille Mienne dans les années 20, mais son application industrielle n’avait débuté qu’en 2040. Une firme pretzel-bourgeoise avait racheté le brevet et lancé les fameux meubles lévitants garantis plus de cent ans, comme le proclamait le slogan diffusé en hologrammes sur tous les réseaux d’information du système solaire pendant les 40 rugissantes. Ces meubles uniquement fabriqués à partir de matériaux de récupération, ce qui était désormais la norme, devaient obligatoirement être recyclés lors de l’achat d’un nouveau mobilier.

Jim avait remarqué cette grande fille blonde de type slave qui dansait d’une façon remarquable aux accents des rythmes endiablés qu’il produisait sur sa guitare et avec son quintette de musiciens virtuels. Il aurait bien aimé la courtiser en lui faisant « tout un théâtre », comme on le disait maintenant. Il lui aurait suffi pour cela de programmer un spectacle avec son boîtier de divertissement (entertainment box). Des bibliothèques lui fournissaient des acteurs virtuels dont les réparties étaient constamment renouvelées. Pour enrichir les scénarios, il avait fureté sans relâche dans ce qui restait de l’ancien réseau électronique de la fin du XXème siècle, la fameuse Toile des débuts. Il raffolait des disques durs de vieux serveurs trouvés chez des cyberantiquaires et y faisait des trouvailles sensationnelles. Il lui arrivait avec quelques amis de recréer le Web des débuts. Il s’amusait ainsi à échanger avec eux des courriels à l’ancienne sur les écrans d’ordinateurs poussifs à petit débit.

Jim avait aperçu François-Jérôme dans la foule bigarrée des danseurs et savait qu’il s’intéressait aussi à Svetlana. Il tenta de l’accrocher avec sa gaffe à rayon laser, espérant ainsi détourner son attention. Mais François-Jérôme avait activé le détecteur  électronique attaché à sa ceinture et avait déjà repéré la jeune femme dans l’énorme masse des danseurs. Après avoir salué Jim d’un large sourire narquois pour lui montrer que sa manœuvre avait été déjouée, il se rapprocha de la jolie Slave  en  chuchotant dans le sonophone niché dans le creux de l’oreille de la jeune femme quelques mots dans un russe approximatif qui la fit éclater de rire. Fâché, son cavalier, qui avait déjà remarqué depuis quelque temps une  charmante Chinoise moulée dans un ahurissant fourreau de soie arc-en-ciel, la laissa en plan et chaloupa vers ce nouveau centre d’intérêt.

Svetlana continua à danser en tournant la tête de tous côtés pour tenter d’apercevoir son nouvel admirateur. Elle ne risquait pas de le reconnaître, car il était vêtu en Grand-Duc, comme cinquante-six autres danseurs de tous âges. Il put se glisser jusqu’à elle sans être aperçu et lui tira doucement sa longue natte blonde. Elle sursauta, puis poussa un cri de joie en le reconnaissant malgré son uniforme démodé. François-Jérôme la prit par la main et l’entraîna rapidement vers la sortie à sas de l’édifice. À l’intérieur du sas,  ils se défirent rapidement de leurs atours éphémères grâce à des «spoliateurs », vestiaires de déshabillage rapide, devenus indispensables dans les lieux de divertissement. Une fois revêtus de leurs accoutrements habituels, ils montèrent sur leurs trottinettes à voiles solaires et filèrent en silence vers le pied-à-terre de Svetlana. Arrivés à la cyberconciergerie de l’unité d’habitation, un messager vocal sorti du panneau d’annonces les avertit qu’une panne du biordinateur de quartier empêchait momentanément le fonctionnement normal des logements. Ils décidèrent de se rendre chez Arthur, l’éternel célibataire.

JÉROBOAM
(à suivre)
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Poésie-Littérature
FCE no 106
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