Feuilleton

Inauguration du complexe de méditation intergalactique
du TRAMSSCHAPP en 2066

Le Président-Préfet de la région de Pretzelbourg, Ernesto Poirier, vient d’arriver dans le district urbain de Bambësch–sur-Alzette pour inaugurer en grande pompe le nouveau centre de méditation intergalactique du Tramsschapp situé dans l’ancien quartier du Lampertsbierg, rebaptisé Alto Saõ Lamberto  (Haut-Saint-Lambert) depuis les années 20.

Ce projet, maintes fois retardé et remanié depuis le début du siècle, a été enfin achevé sous l’impulsion de la nouvelle administration des régions mise en place dans la FEOC (Fédération d’Europe occidentale et centrale). Le Président-Préfet, aidé par une équipe réduite de trois adjoints et par le concepteur d’unités de relaxation et de détente psychosomatique, a fait participer l’ensemble des habitants humains et des mammifères supérieurs (animaux de compagnie, tels que chimpanzés, ratons laveurs, loulous de Poméranie, chats persans, ouistitis, etc…) du district à l’élaboration des structures et des aménagements de ce centre. Ensuite, en une paire d’heures, un synthétiseur « Rohof » de solutions architecturales, mis au point par la colonie luxembourgeoise expatriée sur Mars,  a conçu un projet souple et modulable satisfaisant pour tous, inspiré par les idées du grand urbaniste du début du XXIème siècle, François Ascher. Ce logiciel extrêmement peu coûteux avait été auparavant téléchargé en quelques minutes sur le concepteur à partir du Web interplanétaire.

De nombreuses délégations du monde entier sont présentes en chair et en os ou par téléportation. On note les jolis minois des déléguées de la Fédération du Pacifique oriental (Eastern Pacific Federation) qui se sont expédiées sous forme d’hologrammes presque palpables. Vêtues de « hot pants » fleuris en fibres météosensibles et coiffées de coquins bibis fluo électroniques, elles saluent leurs hôtes lointains en agitant des pompons multicolores, comme les « cheerleaders » d’antan.  Leur porte-parole explique dans un franco-lusitanien approximatif qu’elles se demandaient, il y a peu de temps encore, si elles finiraient par assister à cet événement sans pareil dans l’hémisphère Nord.

Les groupes d’invités de la région voisine de Chamlornorwal (anciennes régions de Lorraine-Champagne, Nord-Pas-de-Calais et Wallonie) sont arrivés en métro interrégional circulant sur rail magnétique. Ils s’agglutinent à l’entrée du complexe située dans l’aire boisée Ermesinde léguée par le Bësch-Club, association de protection du milieu ambiant créée par Max Braun à la fin du XXème siècle dans l’ex-Grand-Duché du Luxembourg. Une plaque en faux bronze comportant un portrait en relief du valeureux fondateur orne le portail.

Ces délégués européens, tous de très jeunes filles et garçons, se déplacent sur des planches à voile terrestre portables, dernier cri pour les trajets urbains. « Mieux vaut tard que jamais ! » s’exclame l’un d'eux «Mon grand-oncle Cyrille m’avait envoyé des courriels à ce sujet quand j’avais 7 ans». «Arrête de rouspéter, Luc-François, tu nous les brises avec tes remarques intempestives. Profite du moment !», lui répond Julie-Léocadie, grande blonde, cheveux  au vent, toute de bleu vêtue. La jeune troupe peut enfin pénétrer dans le saint des saints après que le portail doté d’un dispositif de reconnaissance des personnes a contrôlé chacune des identités.

À l’intérieur, les délégations sont réparties par des robots d’accueil hermaphrodites dans la vaste halle de recueillement.  On les fait asseoir sur des bancs confortables lévitant au-dessus du parquet. À peine audible, une musique agréable sortie de nulle part n’empêche aucunement les conversations. Une lumière douce émise par les murs et le plafond change de couleur en fonction de la mélodie. Près du portail, on entend soudain un brouhaha : le Président-Préfet vient d’entrer.  Ce fonctionnaire élu  a remplacé le Grand-Duc dont les descendants vivent avec les anciennes familles régnantes européennes dans un vaste «Kingland » situé dans le sud  de la péninsule ibérique. Là, les «coronados », comme on les appelle désormais, continuent, pour l’édification des touristes venus de tout le système solaire, à vaquer à leurs royales occupations dans de sublimes décors appropriés.

Ernesto Poirier, vêtu d’une grande aube de lin lyophilisé, est un bel homme de taille moyenne. Son visage souriant aux traits énergiques lui fait paraître la cinquantaine. Il est actuellement en résidence dans l’ancien Luxembourg. Le reste de l’année il circule dans les différents districts de la région qui regroupe l’ex-Grand-Duché, l’ancienne  province du Luxembourg belge et le Saarland (Territoire de la Sarre). Il séjourne  quelques semaines dans chaque circonscription pour mieux connaître ses administrés. Polyglotte, il maîtrise parfaitement le patois franco-lusitanien, l’allemand et le français communautaires, l’anglais d’Europe ainsi que le lëtzebuergesch pour être en phase avec les anciens.

Très simple et suivi uniquement de deux adjointes en sarrau de cérémonie, il salue les délégués et sert chaleureusement les mains qui se tendent. Il s’arrête même pour converser avec quelques personnes qu’il a reconnues dans la foule. Puis il monte sur le podium tendu de tissu caméléon pour adresser quelques mots aux délégations.

Il parle doucement et sans effort. Chacun l’entend comme s’il était assis tout à côté. Le thème principal de sa causerie inaugurale est la primauté de l’élément spirituel.  L’essentiel est le contact permanent avec les citoyens. Pour cela, il n’est plus nécessaire, comme au XXème siècle, d’égrener de manière pesante des kyrielles de chiffres et de statistiques. Les biordinateurs  personnels (personal biocomputers), mis au point au technopôle de Nancy-Metz, règlent en effet très bien ces détails subalternes. Depuis l’écroulement, dans les années 20, du système de mondialisation capitaliste reposant sur le profit et la rentabilité à tout crin, ce genre de précision n’est plus du tout à l’ordre du jour.

En assurant une meilleure harmonie avec les lois régissant l’Univers, les tensions normales qui persistent dans nos sociétés humaines sont suffisamment atténuées pour éviter le plus souvent des déséquilibres majeurs pouvant dégénérer en conflits meurtriers.

La meilleure compréhension de la psychologie des nations et des groupes humains grâce aux travaux de Vamik Volkan, psychiatre américain, permet de désamorcer à temps les velléités belliqueuses. Certains évoquent toutefois des dérives possibles : la renonciation à la répression pourrait déboucher sur le chaos, les passions humaines non bridées pourraient s’enflammer. Il convient pour cela, affirme-t-il, de laisser place à l’imperfection et d’accepter une certaine marge d’incertitude. La dictature de la vertu n’est pas de mise au milieu du XXIème siècle. Il convient d’être réaliste et, à cette fin, il faut prévoir et prévenir.

Les nouveaux moyens que nous ont fournis les avancées des sciences humaines au cours des cinquante dernières années et notamment la mise en œuvre de la vicinistique règle, avec assez de bonheur, les rapports entre humains à tous les niveaux de la vie en société.

Les crises économiques et les conflits armés, qui semblaient naguère inéluctables, sont désormais traités préventivement et l’harmonie sociale est le souci principal. Paradoxalement, cette méthode interdit tout conformisme et favorise largement l’originalité de la pensée.

Le système élitiste qui formait «au moule » les dirigeants a heureusement vécu. D’autres filières de formation ont été mises en chantier et testées dans les diverses régions de la FEOC au cours des années trente et quarante. Vers 2050, on est parvenu à une synthèse originale privilégiant l’aspect spirituel dans la gouvernance des populations humaines.

Cette solution a imposé évidemment de nouvelles règles de vie pour les administrés reposant sur les acquis en matière d’environnement et de santé publique (aussi bien mentale que purement corporelle, les deux ne pouvant plus guère être dissociées à notre époque). Les centres de méditation intergalactique sont un des outils de cette harmonisation sociale librement consentie. Ils procurent à ceux qui les fréquentent un sentiment de communion avec les mécanismes de l’Univers qui nous a enfantés. Rien de religieux là dedans cependant, souligne-t-il. Pour obtenir un équilibre satisfaisant, on comprend la nécessité de se plonger dans une méditation qui nous fait communier avec  l’ensemble du cosmos. C’est une source de vitalité et de confiance.

Ernesto Poirier continue d’exposer sur le même ton les bienfaits que les habitants de la région peuvent retirer de ce complexe.  Il conclut, puis salue simplement la foule avant de quitter le bâtiment. Un murmure parcourt les travées. Les premiers exercices de méditation vont débuter sous la direction des équipes d’éveil d’ondes alpha.

 JÉROBOAM
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