Concept
Le concept économique de l’équilibrisme

Une croissance en accord avec la nature
exige la fixation des taux d'intérêt aux alentours de zéro

par Helmut Creutz

Les défenseurs de l'environnement sont de plus en plus nombreux à placer les taux d'intérêt au centre de la problématique écologique. Leur thèse : les taux d'intérêt sont le carburant qui fait fonctionner le moteur économique, et donc permet une exploitation forcenée de la nature, aux effets destructeurs. Notre économie de marché ne pourra échapper à cette évolution fatale que si elle "s'affranchit des taux d'intérêt". La controverse est ouverte.

La nature ne connaît pas la croissance sans limite. Au contraire, dans la nature, il y a une limite optimale à toute croissance saine. Seuls les processus de croissance pathologique, comme on les observe par exemple dans le cas des tumeurs, méconnaissent cette règle, ce qui les conduit à l'autodestruction et à la destruction de l'organisme hôte. Si l'on songe qu'au cours des 150 dernières années, la population de notre globe a été multipliée par cinq, alors que dans le même temps, la production industrielle a été multipliée par cinquante, l'on prendra conscience du danger que fait courir à notre propre vie la satisfaction de besoins qui s'accroissent sans cesse. Et il existe une seconde règle que nous enseigne la nature: un organisme ne demeure stable que si toutes les parties qui le composent se développent en harmonie avec l'ensemble. Autrement dit, dans le cas d'un arbre, les racines, le tronc et le feuillage doivent se développer au même rythme. Si au contraire l'une de ces trois parties poursuit seule sa croissance, l'arbre est condamné à mourir.

La croissance de l'économie

Exprimé en termes réels (corrigés de l'inflation), le produit national brut en République fédérale d'Allemagne a sextuplé entre 1950 et 1995, mais pendant le même temps, la masse monétaire a été multipliée par 23. Cette distorsion existant entre la croissance économique réelle et la croissance de la masse monétaire constitue une violation de la seconde règle énoncée au début de notre article, à savoir que  pour que l'ensemble de l'organisme puisse demeurer stable, toutes les parties de cet ensemble doivent se développer au même rythme. L'inobservation de cette règle ne conduit pas seulement à une multiplication des tensions à l'intérieur des structures économiques, elle a également de graves conséquences sociales et écologiques.

Les conséquences sociales de taux d'intérêt trop élevés  pour la rémunération du capital

Un gâteau ne peut être mangé qu'une fois. Si l'on fait un gâteau plus gros, tous les convives qui se le partagent peuvent en recevoir une plus grosse part, mais si l'un d'eux en veut une part encore plus grosse, il en restera moins pour les autres. Il en va de même du gâteau des prestations que nous pouvons nous partager chaque année. Si l'un des bénéficiaires de ces prestations en réclame chaque année une plus grosse part sans s'occuper de savoir si le PNB est suffisant pour cela ou même simplement s'il a augmenté pendant l'année,  le reste du gâteau que devront se partager les autres s'en trouvera réduit d'autant.

Etant donné que bien souvent l'Etat ne prend sa part qu'après coup, le gâteau économique se voit en pratique partagé entre le capital et le travail, le capital étant servi en premier, car dans le monde économique où nous vivons, sans capital, il n'est point d'investissement, et sans investissement, point de production. Par ailleurs, le pourcentage du gâteau total que représente cette part du premier convive servi, c'est-à-dire le taux de rémunération du capital, est déjà fixé d'avance, et il est indispensable de le respecter, car sinon les capitaux se retireront de l'économie, qui ne pourra que s'effondrer, faute de capitaux. Mais comme depuis des décennies la masse monétaire progresse plus rapidement chez nous que la production économique, la rémunération du capital absorbe chaque année une part toujours plus grosse du gâteau des prestations (…)

La rémunération des capitaux provoque ainsi un transfert de revenus toujours plus important du monde du travail au monde des possédants. Si les travailleurs ne veulent pas s'appauvrir, ils doivent s'efforcer de confectionner chaque année un gâteau de prestations encore plus gros, l'augmentation de taille devant permettre de fournir au moins la part supplémentaire que réclame le capital pour sa rémunération. Or il devient de plus en plus difficile de parvenir à un tel accroissement des prestations, du fait notamment que les possibilités d'augmentation des prestations sont limitées, mais aussi et surtout en raison des conséquences au niveau de l'environnement (…)

Les conséquences pour l'environnement

Les tensions sociales allant en se multipliant du fait de l'écart qui se creuse entre capital et travail, entre riches et pauvres, les hommes politiques se voient placés devant ce dilemme: si l'on ne réintroduit pas dans le circuit économique, par le biais de l'octroi de nouveaux crédits, les capitaux supplémentaires correspondant aux intérêts versés, qui représentent déjà plus d'un demi milliard d’euros par jour, on tombera dans la récession déflationniste dont nous avons déjà parlé. Mais si au contraire  on accroît de jour en jour dans ce cadre l'endettement des entreprises et de la société, le surendettement ira en s'aggravant, ainsi que les redistributions de revenus, et provoquera une explosion sociale. Enfin si, pour échapper à ce dilemme, on opte pour un accroissement forcené de la croissance économique, c'est une catastrophe écologique qui nous menace. Mais comme nous redoutons davantage les explosions sociales que les cataclysmes naturels (les arbres qui meurent ne sont pas des électeurs !), l’on ferme les yeux sur les conséquences pour l'environnement et mise sur une poursuite de la croissance.

C'est ainsi que notre système monétaire  nous condamne non seulement au surendet-tement, mais aussi à une croissance économique sans répit. Toutefois, si les hommes politiques soutiennent cette recherche de la croissance, ce n'est pas seulement pour rendre les tensions sociales supportables encore quelque temps, mais aussi pour rendre plus acceptables les charges d'intérêt de l'Etat qui ne cessent d'augmenter. Mais cette recherche de la croissance soumet tous les endettés à des pressions extrêmes. Qu'il s'agisse de particuliers, d'entreprises ou de l'Etat, il ne leur reste plus que le choix entre augmenter leurs prestations ou se serrer la ceinture, jusqu'à l'étouffement total. Mais comme tous redoutent la seconde solution, chacun s'efforce de prendre le chemin de la croissance.

La cause de nos problèmes complexes, qui vont en se multipliant, n'est donc pas l'insuffisance de la croissance (comme ne cessent de l'affirmer les hommes politiques et les économistes), mais le fait que la croissance économique ne fait pas baisser les taux d'intérêt - et donc les taux de progression de la masse monétaire et de l'endettement.

Conclusions

Si nous voulons éviter que nos problèmes se multiplient et assurer la stabilité de notre économie ou sa viabilité pour l'avenir, force nous sera de repenser notre système monétaire, car si nous ne portons pas remède à ses vices de structure, les tensions sociales ne cesseront d'augmenter, et tant que ces tensions augmenteront, nous n'aurons aucun espoir de surmonter la folie de la croissance qui nous rapproche chaque jour un peu plus de la catastrophe écologique.

Ce n'est que lorsque les taux d'intérêt (et avec eux la progression de la masse monétaire et de l'endettement) retomberont au niveau des taux de croissance de l'économie dans des économies nationales saturées que pourra s'amorcer une détente sociale, et nous ne parviendrons à une économie sans croissance, c'est-à-dire une économie respectant le circuit écologique, dans laquelle il n'existera plus ni crises sociales ni économiques, que lorsque les taux d'intérêt auront été ramenés aux alentours de zéro. Ce n'est qu'à cette condition que notre environnement- et avec lui notre humanité en fin de compte - aura une chance de survie.

L'équilibrisme recherche l'institution d'un fédéralisme à l'échelle mondiale, qui  servira dans le monde entier de cadre directeur à l'activité économique aussi bien locale que globale. L'objectif est d'assurer l'autonomie politique et économique  de petits Etats (encouragement des économies locales) à l'intérieur d'un système fédéraliste, au lieu d'effectuer un regroupement en de grands blocs en concurrence les uns avec les autres.

A moyen terme, cette coopération qui remplacera la concurrence actuelle conduira à élargir la conscience humaine aux dimensions du monde entier, des "citoyens des Etats" l'on passera aux "citoyens du monde", sans pour autant faire perdre de son importance à l'action au niveau local.

Une première mesure concrète pourrait consister à réformer le système international existant actuellement, qui n'est plus adapté aujourd'hui pour pouvoir faire face à la globalisation de l'économie, aux problèmes écologiques et sociaux que connaît notre monde, et aussi au nombre sans cesse croissant de conflits nationaux et internationaux.

Les Etats nationaux et leur politique extérieure devront suivre l'économie et se globaliser dans les domaines essentiels de la politique. Démocratie, fédéralisme et légalité, tels sont les principes sur lesquels devra se fonder une ONU rénovée, qui servira effectivement les intérêts de la population mondiale, au lieu de la volonté de puissance des nations. Dans le cadre du fédéralisme à l'échelle mondiale, l'on pourra assurer ainsi la diversité dans l'unité par une redistribution subsidiaire des compétences décisionnelles, depuis le niveau global jusqu'au niveau local: pour que les problèmes puissent être résolus là où ils se posent.

N.B. : Helmut Creutz est l’auteur de l’ouvrage "Das Geldsyndrom" (le syndrome monétaire), Ullstein Taschenbuch Nr. 35456, ISBN 3-548-35456-4, 1997; texte disponible sur Internet (en plusieurs formats): http://userpage.fu-berlin.de/~roehrigw/creutz/geldsyndrom/

Contact : Equilibrisme e.V., c/o Eric Bihl, Andréestr. 6, D-80634 München. e-mail: info@equilibrismus.de

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