La pensée fédéraliste


Voltaire

(1694-1778)

Voltaire reste une référence. Sur ce nom qui n'est pas son patronyme, se sont cristallisés la haine et le mépris des uns, l'adulation des autres. Voltaire ne laisse pas indifférent. Symbole d'un certain esprit français, né et mort à Paris, il passa la majeure partie de sa vie hors de la capitale où il était indésirable.

L'exil en Angleterre (1726), à la suite d'une algarade avec le chevalier de Rohan et dont il revient ayant, dit-il, 'appris à penser', la retraite à Cirey en Champagne pour échapper à une lettre de cachet après la condamnation des Lettres philosophiques (1734), le séjour prussien auprès de son 'Salomon du nord', Frédéric II, s'achevant sur un fiasco (1750-1753), enfin l'établissement près de Genève dans une position stratégique, 'un pied en France, l'autre en Suisse' lui ont permis de bénéficier d'un certain recul pour mieux fustiger les absurdités de son temps. Car cette distance ne suppose pas désengagement de sa part. Nul plus que lui n'a eu le souci d'occuper le devant de la scène et d'intervenir sur tous les sujets. Nons sans dépit ni fierté en 1754, alors que Louis XV lui a interdit de revenir à Paris, il proclame: 'J'appartiens à l'Europe, si je n'appartiens pas à la France'. Il prétend plus encore, car ce cosmopolite est persuadé de défendre des valeurs universelles.

Pour qui considère la trajectoire de sa vie, l'impression de réussite exceptionnelle domine, malgré des embûches, des erreurs, des polémiques incessantes. Celui qui plaida dès le début de sa carrière, pour la considération due aux gens de lettres, a réussi au-delà de ses premières espérances. De son vivant, en 1770, des philosophes auxquels se joignent des têtes couronnées de l'Europe se cotisent pour ériger une statue au roi Voltaire. La vocation de ce cadet de famille bourgeoise avait été impérieuse. François-Marie Arouet dès 1718 adopte le nom de plume qu'il va illustrer: Voltaire. Il oeuvre conjointement pour sa propre promotion et pour l'avènement d'un pouvoir spirituel. Ce fut une prodigieuse destinée que celle de cet agitateur d'idées. C'est une oeuvre immense que légua à la postérité cet éternel mourant, figure de proue de la philosophie.

Possédé par une véritable boulime d'écriture, Voltaire a embrassé tous les genres, de la poésie à l'histoire, du théâtre aux essais scientifiques ou philosophiques et il s'est illustré dans la pratique d'écrits brefs: contes, libelles, facéties, dialogues, articles destinés aux Îuvres alphabétiques, sans oublier une Correspondance de plus de vingt mille lettres. De cette inlassable activité écrivante, malgré la variété des propos, des genres, des circonstances, se dégagent quelques fidélités essentielles. L'oeuvre de Voltaire ne vise point la pure délectation, elle reste animée par la volonté d'éclairer. Son parcours est jalonné par des combats personnels contre ses ennemis, mais surtout par des combats pour plus de justice et de vérité. Témoin attentif des malheurs de son temps, atterré par la nouvelle du tremblement de terre de Lisbonne, puis par celles des champs de bataille durant la sanglante Guerre de Sept Ans, Voltaire a crié sa révolte contre le 'tout est bien' des disciples de Pope et de Leibniz. Candide en 1759 a remporté un succès considérable. Il lance sa campagne contre l'infâme, c'est-à-dire la superstition et le fanatisme. Il acquiert une nouvelle stature à la suite de malheureuses affaires judiciaires. En 1762, le huguenot Jean Calas, accusé du meurtre de son fils soupçonné de vouloir abjurer la religion réformée, est exécuté à Toulouse. Persuadé qu'il s'agit d'une monstrueuse erreur judiciaire, Voltaire fait paraître des requêtes, des mémoires, puis son Traité sur la Tolérance (1763). Calas est réhabilité le 9 mars 1765. Voltaire publie son Dictionnaire philosophique (1764) qu'il enrichit au fil des éditions et dont un exemplaire sera brûlé sur le bûcher du chevalier de La Barre, un jeune homme de vingt ans accusé d'impiétés. Le patriarche de Ferney bataille et compile, donne libre cours à sa 'damnée insolence', devient une puissance intellectuelle dans l'Europe des Lumières.

Sans doute s'était-il donné pour but premier de rivaliser avec les grandes oeuvres du Siècle de Louis XIV en composant une épopée, des tragédies et en s'adonnant à toutes les formes de la poésie classique. Ses curiosités, son intérêt pour les héritages du passé le conduisent à écrire l'histoire selon des perspectives neuves pour son temps. Il fait revivre de grands hommes, Charles XII, Pierre le Grand; il évoque tout un siècle (Le Siècle de Louis XIV; il se penche sur les horreurs et les absurdités, mais aussi sur les conquêtes de l'humanité dans son Essai sur les Moeurs. En prise directe sur l'actualité, journaliste dans l'âme, il polémique, lance des pamphlets ou des facéties où s'épanouit son art de la caricature. Il est celui qui 'aime passionnément à dire des vérités que d'autres n'osent pas dire et à remplir des devoirs que d'autres n'osent pas remplir', celui des nombreux appels à la justice, celui qui fit entendre, après l'assassinat juridique du chevalier de La Barre, Le Cri du sang innocent. Il veut promouvoir 'une révolution dans les esprits'. Dans cette lutte, Voltaire n'use d'aucun ménagement. Il défend l'Eternel Géomètre, le Dieu de tous les mondes, de tous les temps, de tous les hommes. Il n'a que mépris pour les religions révélées, leurs institutions, leurs dogmes et leurs rites. Les sommes critiques classées par ordre alphabétique, une foule d'écrits réunis dans des Mélanges dénoncent les forces d'oppression, liées au XVIIIe siècle à l'institution ecclésiastique. Ces textes profanent et blasphèment, mais s'efforçent de trouver des antidotes au fanatisme, à l'irrationnel, à la 'tyrannie des âmes', à 'cette rage du préjugé qui nous porte à croire coupables tous ceux qui ne sont pas de notre avis'. Et lorsque cet 'ouvrier en paroles' est de loisir, il s'abandonne aux délices de la fiction, jetant sur les routes du monde des héros souvent ingénus qui s'interrogent sur le sens de leur destinée. Ces contes au comique grinçant restent la partie la plus lue de son oeuvre.

Ainsi s'impose l'éternelle jeunesse de celui qui écrit pour agir: l'exercice d'une intelligence déliée, un rire qui fouille les sots et les béats enfoncés dans leur bonne conscience, une émotion transmuée en sarcasmes ou en protestations indignées contre les absurdités de la misérable race humaine, une passion de militant des Lumières toujours en éveil. Même lorsqu'il cède aux tentations du courtisan ou lorsqu'il se compromet, Voltaire n'abdique jamais son droit de 'penser tout haut'. Il demeure l'une des consciences de son temps. Sans doute peut-il l'être encore du nôtre.

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Cette notice est parue dans le programme de la Délégation aux Célébrations Nationales pour l'année 1994.

(source: Voltaire Foundation, 99 Banbury Road, GB-Oxford OX2 6JX)

[FCE no 100, automne 1998]

VOLTAIRE-Actualité

UNIVERSALISME

Il faut regarder tous les hommes comme nos frères. Quoi! mon frère le Turc? mon frère le Chinois? le Juif? le Siamois? Oui, sans doute, ne sommes-nous pas tous enfants du même père, et créature du même Dieu?

L'homme est peu de chose dans la création. Un de ces êtres imperceptibles dit à quelques-uns de ses voisins dans l'Arabie ou la Cafrerie: "Ecoutez-moi, car le Dieu de tous les mondes m'a éclairé: il y a six milliards de petites fourmis comme nous sur la terre, mais il n'y a que ma fourmilière qui soit chère à Dieu; toutes les autres lui sont en horreur de toute éternité." - Quel est le fou qui a dit cette sottise? Je serai obligé de vous répondre: "C'est vous-même."

Note: Dans le texte original qui précède, seulement le nombre de "neuf cent millions" a été remplacé par "six milliards"; peut- être suffirait-il de remplacer le "Siamois" par le "Serbe", le "Bosniaque" ou l'"Arabe" pour obtenir un texte de parfaite actualité.

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