Il y a SOLIDARITÉ et SOLIDARITÉ...

par Georges Krassovsky

Ce titre bref, emprunté au langage courant, signifie en réalité ceci : I1 y a la solidarité que l'on pourrait appeler partielle (ou si l'on aime mieux: partiale), celle que l'on éprouve envers les membres du groupe humain auquel on appartient : sa famille, son clan, sa tribu, son peuple, sa classe, sa nation, sa race, etc. Et dans cet "et cetera" on pourrait citer aussi bien une équipe, un trust, une secte, une église, un gang, bref n’importe quel groupement dont les participants estiment être liés par un intérêt commun. Cette solidarité joue généralement lorsqu’un ou plusieurs membres du groupe se trouvent en danger ou en difficulté et, à plus forte raison, lorsque le groupe entier est menacé. Celui qui, pour une raison ou pour une autre, ne se plie pas à cette solidarité est considéré comme étant un lâche, un renégat et un traître.

Mais il y a une autre solidarité, celle que l'on pourrait appeler totale ou illimitée. Elle ne se limite pas, en effet, à un groupe déterminé mais s'étend à l’humanité entière et même aux générations futures. La survie de l'espèce acquiert alors une très grande importance. Mais la solidarité totale ne saurait se limiter à l'espèce humaine, elle s'étend aussi à toutes les espèces animales. C’est la grande solidarité avec l’ensemble du monde vivant. En fait, elle se traduit par la sympathie et la compassion envers les êtres humains et envers les animaux. En langage scientifique on pourrait dire qu’il s'agit d'un "phénomène d’identification" et, en langage courant, que c’est la capacité de se mettre dans la peau d'un autre. Ce qui veut dire exactement la même chose, mais j'aime mieux la deuxième expression, plus imagée et plus «chaleureuse».

Entre les deux formes de solidarité qui viennent d'être décrites, il y a non seulement une différence de degrés mais aussi une différence de nature. A partir du moment où le sentiment de solidarité ignore les limites, il n'a plus de commune mesure avec celui qui préside à la vie d'un groupe. Et on ne peut que regretter qu'il n'existe pas un autre mot pour désigner cette "autre chose". Une fois de plus notre vocabulaire s’avère trop pauvre. On peut évidemment évoquer "l’amour universel", "la conscience planétaire", voire "cosmique", mais ces mots sont trop grands pour désigner quelque chose de très simple. Quelque chose à quoi nous n’avons même pas à "accéder" car c'est quelque chose d'inné. Une forme de sensibilité qui nous est propre, qui fait partie de notre nature véritable.

Si, la plupart du temps, on ne s'en rend même pas compte, c'est parce que cette sensibilité a été refoulée, submergée par les conditionnements familiaux et sociaux que nous avons subis dès notre enfance. Conditionnements qui ont eu pour conséquence de nous inculquer justement toutes sortes de solidarités partielles. Et c’est au nom de ces solidarités là que l'on nous a incités à combattre notre "égoïsme". En fait, il s'agissait de substituer à l'égoïsme personnel un égoïsme de groupe (familial, tribal, national, racial, de classe, de communauté confessionnelle ou idéologique).

Effectivement, c’est toujours au nom de ces solidarités partielles que l’on a demandé aux hommes de se dévouer, de combattre et, parfois même, de se sacrifier (et aussi de tuer les autres, ceux qui faisaient partie de groupes adverses.). Et où cela a-t-il mené les hommes? - A d’interminables conflits entre les groupes, se traduisant par de 1a haine, des querelles, des guerres et des oppressions. Bref, à tout ce qui a fait l'histoire de l’humanité et à tout ce qui compose la plus grande partie de l’actualité d'aujourd’hui.

Tout cela n’a, certes, rien de réjouissant pour une conscience humaine tant soit peu éveillée. Aussi, l’on se demande forcément si l'on pourra un jour s'en sortir. - Oui, le jour où les hommes se désolidariseront de tous les groupements auxquels ils ont été amenés à s'identifier. "Mais c'est de l'égoïsme!" s’écrieront sans doute ceux qui se sont beaucoup "sacrifiés" et qui en sont fiers! Et alors! Il s’agit d’un égoïsme de bon aloi et qui a enfin bonne conscience (on 1'a assez fustigé au nom des solidarités partielles !). Un égoïsme qui n’a rien de commun avec le narcissisme, la mégalomanie et autres formes de la pathologie du "moi". Un égoïsme. qui n’exclut nullement l'altruisme et la compassion. Au point que l'illusoire ligne de démarcation entre le "moi" et les "autres", tous les autres, finit par s'estomper. N'est-ce pas cela la vraie libération?

N.B. Lorsque l’on a écrit un texte que l'on a voulu court et concentré, il arrive que l'on prévoie non seulement les objections qu'il pourrait faire naître mais aussi les malentendus qui pourraient en résulter. Le rôle du Nota-Bene consiste précisément à essayer de les éliminer d'avance. "Se désolidariser" d'un groupe auquel on est censé "appartenir" ne signifie absolument pas que l'on cesse d'éprouver de la sympathie et de l'affection envers ceux qui en font partie. Cela veut dire seulement que l'on ne peut plus n'aimer qu'eux (exclusivement).

Cela veut dire sans doute aussi que désormais on aime l'individu "en chair et en os" au lieu d'aimer globalement le groupe. Or - et c'est important de le comprendre - la réalité c'est l'individu. Le groupe - quels que soient son étiquette, son volume et sa structure - c’est autre chose. Appelez cela comme vous voulez, "personne morale", "entité", "identité collective" etc., c’est toujours un agglomérat à base de vues de l'esprit, d’idées abstraites, d'illusions. Et c'est de tout ce fatras - par lequel le passé écrase le présent et compromet l'avenir - qu'il s'agit de se désolidariser et non des êtres humains qui en sont les victimes. Ce qui ne veut toutefois pas dire "qu'il faille aimer tout le monde". On aime quelqu'un ou on ne l'aime pas ou plus. Faire semblant d'aimer ne sert à rien. I1 est plus important d'être vrai que de paraître bon.

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