La pensée fédéraliste
Denis de ROUGEMONT
(1906-1985)
«Telle est la réponse au défi de l’Histoire:
nous unir au-delà de nos fausses souverainetés - créer un pouvoir fédéral,
pour la sauvegarde de nos autonomies.»


Denis de ROUGEMONT demeure sans doute le théoricien fédéraliste suisse le plus connu de nos jours. Fils de pasteur, né à Couvet dans le canton de Neuchâtel, il n’a jamais caché tout le long de sa vie que la croyance en Dieu constituait un des piliers de sa pensée, établissant un rapport entre la personne humaine responsable (de quoi, face à qui?) et le principe d’unité dans la conscience que nous nommons Dieu.

C’est dans sa foi que ROUGEMONT puise les principes de la finalité humaine de toute chose, son respect pour la vie sous toutes ses formes, son amour fondamental pour la vie sur Terre. Très jeune il a deviné le paradoxe de l’homme en tant qu’individu autonome, souverain, entièrement autre que la société dans laquelle il vit. Néanmoins pour survivre, s’épanouir, accéder à la plénitude de la Personne, l’homme est obligé de se nourrir de la communauté, de s’y engager, et pour faire sa force, il lui faut se mettre au service de la Cité. La recherche du juste rapport entre le «moi» et le «monde» constitue la question essentielle de chaque vie.

Sur le plan politique, le respect de la personne exige la démocratie, et c’est la fédération qui peut concilier dans un ensemble, la liberté de chacun et l’unité du Tout. C’est la conviction profonde de Denis de ROUGEMONT.

Dans le Paris des années trente, il fonde avec Emmanuel MOUNIER la revue «Esprit». Parallèlement il édite la revue «Hic et Nunc» (Ici et maintenant) qui contribue à faire connaître en France des auteurs tels que BERDIAEFF ou ORTEGA Y GASSET, des philosophes tels que KIERKEGAARD, HEIDEGGER et en particulier Karl BARTH avec lequel il est lié d’amitié. Il fait au cours de ses années parisiennes la connaissance de tout un monde non conformiste qui vont le marquer: Alexandre MARC, Robert ARON, Arnaud DANDIEU...

Dès ses premiers écrits (1932), Denis de ROUGEMONT approfondit la notion du fédéralisme. Publié en 1934, son premier livre Politique de la Personne contient en puissance toute la pensée fédéraliste que le théoricien va développer dans le demi siècle suivant. Cependant à cette époque, il se fait remarquer du grand public par des essais littéraires d’un autre genre: Penser avec les mains (1936), L’Amour et l’Occident (1939).

En 1935, il se fait nommer lecteur de français à l’université de Frankfurt/Main afin de procéder sur place à l’analyse du phénomène nazi et de la montée du totalitarisme contenue dans son Journal d’Allemagne paru en 1938 chez Gallimard. Il est vrai que l’auteur affectionne particulièrement la forme du Journal, non pas intime, mais genre réflexion ouverte permettant à sa pensée de s’offrir, de communiquer de manière évolutive. A ce titre il faut également redécouvrir son Journal d’un intellectuel en chômage (1937).
Officier dans l’armée suisse, Denis de ROUGEMONT est rappelé à l’ordre et aux devoirs de la neutralité suisse (1940) à la suite de la publication, dans l’ensemble de la presse alliée, de son fameux article «A cette heure où Paris...»: L'entrée des troupes hitlériennes dans la capitale française le bouleverse profondément. En réponse il lance sous la forme d'un manifeste la Ligue du Gothard, premier mouvement de résistance organisée en Suisse. Mais il continue à se sentir mal à l’aise, impuissant, sur le point d’étouffer dans les Alpes qui ne dégagent aucun horizon. C’est alors qu’il obtint du gouvernement helvétique une mission aux Etats-Unis. C’est l’occasion de nouer de nouveaux contacts (André BRETON, Georges DUTHUIT, Max ERNST, Yves TANGUY, Roberto MATTA, Antoine de SAINT-EXUPERY...) et de servir la cause alliée pendant toute la durée de la seconde guerre mondiale. Denis de ROUGEMONT devient notamment le principal rédacteur de La Voix de l’Amérique en langue française.

Pendant les hostilités, il écrit La Part du Diable qui se lit comme un conte de Voltaire. Il y fait la démonstration que dans chaque groupe, dans chaque société, ce qui est considéré comme bouc émissaire, n’est autre chose que la projection des maux qui sont au plus profond des hommes. Le diable fait partie de la vie de chacun. C’est pourquoi chaque homme peut être exposé aux tentations diaboliques d’un groupe.

L'étape américaine, de réflexion et d’action conjuguées, permet au militant ROUGEMONT de se préparer à mener, après la guerre, une campagne mûrement réfléchie et efficace, en faveur du fédéralisme européen.

Dès 1946, devenu un apôtre du fédéralisme, il prend la plume, la parole sur les podiums et à la radio au sujet de l’avenir de l’Europe - cette Europe qui sort de la guerre comme vidée de ses rêves, de ses croyances, de son rayonnement culturel; certes elle a pu vaincre le monstre - mais elle s’y est épuisée, pire que cela, elle s’est conformée au style de l’adversaire, elle en a hérité les rages de l’intolérance et du nationalisme.

Par quel bout commencer la reconstruction? Comment préparer la voie vers une unité, dans le respect de la richesse des diversités? Le seul atout restant à cette Europe déchirée pour réveiller les esprits, c’est la culture, au sens large du terme. Elle seule peut donner une voix à la Conscience de l’Europe et des peuples qui lui sont associés. Avec la lucidité et la clarté d’expression qui le caractérisent, Denis de ROUGEMONT esquisse pour le compte du Mouvement européen un modèle décentralisé et pluraliste pour l’Europe qui garde tout son intérêt:

«Qu’il soit bien clair: nous n’entendons pas substituer aux nationalismes locaux une sorte de nationalisme européen. Notre ambition est de contribuer à l’union de nos pays par le moyen d’une renaissance de leurs cultures, dans la liberté de l’esprit, qui est leur vraie force...

La culture est l’ensemble des rêves et des travaux qui tendent à la totale réalisation de l’homme. La culture n’a jamais connu pires adversaires que ceux qui entendaient l’organiser au service de l’Etat ou d’un Parti. Arme d’ennui mortel que la culture organisée! La culture exige ce pacte paradoxal: faire de la diversité le principe de l’unité, approfondir les différences, non pour diviser, mais pour enrichir encore plus l’unité.

L’Europe est une culture - ou elle n’est pas!»

Ce n’est donc pas par hasard que Denis de ROUGEMONT est le rédacteur du rapport culturel du Congrès de l’Europe et du Message final aux Européens (La Haye, 1948). Il devient ensuite directeur du Centre Européen de la Culture, créé à Genève en 1950 sous la double égide du Conseil de l’Europe et du Mouvement européen. Il préside aussi le Congrès pour la Liberté de la Culture (1952-1956) et est membre-fondateur du Groupe de Bellerive (1977), organe de réflexion sur les orientations de la société industrielle et auteur de travaux pionniers sur les dangers du nucléaire. La dernière des nombreuses revues qu’il crée porte le nom de CADMOS.

Denis de ROUGEMONT, connu surtout de nos jours comme le père spirituel de «l’Europe des régions», a su garder tout le long de sa vie et avec humour, ses distances à l’égard des partis, des idéologies, des intérêts de toutes sortes. Néanmoins girondin dans l’âme, il aimait soutenir la thèse suivante: traditionnellement il y a deux Europe: celle des cités grecques, autonomes, dont l’exemple a montré la voie du dialogue, de la solidarité, de la raison et de la mesure, de la critique et de la tolérance socratique. Cette première Europe a nourri les idées de liberté et de responsabilité dans la communauté. C’est celle de la fédération des citoyens actifs.

La deuxième Europe a formé des citoyens passifs. Elle a pris naissance dans la Rome impériale, pour devenir l’Europe des dictatures, des règlements collectivistes, uniformisants, de la raison d’Etat généralement contraire à la raison. Cette Europe est celle des nationalismes étatisés et de leurs guerres glorieuses, de leurs révolutions, de leurs fascismes de gauche puis de droite - et enfin des impératifs technologiques au service des souverainetés nationales absolues. Cette Europe s’oppose à l’union fédérale de nos peuples - et par malheur, c’est cette Europe que le Tiers Monde a copié avec passion.
 

(sources: Anouchka von HEUER, Josy PESCHON, Le Monde)
Bibliographie:
Ecrits sur l’Europe, oeuvres complètes (Ed. La Différence), Dictionnaire international du fédéralisme (Ed. Bruylent).

La pensée fédéraliste

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