La pensée fédéraliste

Emery REVES

(1904-1983)

Né en 1904 en Hongrie, licencié en économie politique de l'Université de Zurich, Emery REVES fonda en 1930 la Cooperation Press Service et la Cooperation Publishing Company (avec sièges sociaux à Paris et à Londres) qui devinrent des points d'observation attentifs des événements internationaux. Auteur de plusieurs publications de documentation contre le nazisme, il échappa par trois fois à la Gestapo. En 1941, il quitta la France et s'installa à New York, où il travailla comme journaliste, activité qu'il continua en Europe où il se réinstalla après la guerre. A la fin de sa vie il retourna en France, sur la Côte d'Azur, où avec son épouse Wendy, il transforma leur Villa ‘La Pausa’ en un vrai musée d’art (collection très exquise de peintures impressionnistes et de meubles d’époque) et en un lieu de rencontres privilégiées (Winston CHURCHILL, Albert EINSTEIN, Aristoteles ONASSIS...).

Au lendemain du lancement de la première bombe atomique, un groupe de scientifiques de Oak Ridge rédigea une déclaration où l'on demandait de confier la puissance nucléaire à un Conseil de sécurité mondial - auquel tous les États auraient dû permettre des inspections de leurs structures scientifiques, techniques, industrielles et militaires - et où l'on exigeait une publicité totale pour tout progrès scientifique et technologique. Ainsi, en septembre 1945, Emery REVES porta cette déclaration à la connaissance d’EINSTEIN en précisant que, pour lui, ces recommandations montraient que les scientifiques «n'ont pas saisi le problème politique et restent prisonniers d'un internationalisme qui a fait son temps, puisqu'ils estiment qu'une ligue d 'États nationaux souverains est en mesure de garantir la paix entre ses États membres. Il n'y a qu'un seul moyen de prévenir la guerre atomique, c'est de prévenir la guerre. En étudiant toutes les guerres de l'histoire... je pense que l'on peut cerner la seule et unique condition dans la société humaine qui donne lieu à la guerre: la coexistence non intégrée de pouvoirs souverains... La paix est la loi. La paix entre des entités sociales souveraines opposées... ne peut être obtenue que par l 'intégration de ces entités en conflit au sein d 'une souveraineté supérieure. . . par la création d'un gouvernement mondial. Aucun groupe de personnes n'a aujourd'hui plus d'influence sur le public que les physiciens nucléaires. Leur responsabilité dans la création d'opinions politiques est considérable... Ils devraient toujours garder présente à l'esprit l'affirmation fondamentale de HAMILTON dans The Federalist: «Espérer le maintien de l'harmonie entre plusieurs États indépendants et voisins, ce serait perdre de vue le cours uniforme des événements humains et aller contre l'expérience des siècles.»

REVES reformula par la suite ces observations et les publia en postface (proposée ci-après en extraits) à son Anatomie de la Paix, parue pour la première fois à New York, chez Harper & Brothers, le 13 juin 1945. Cette première édition rencontrait un succès considérable. Le 10 octobre de cette même année, dans le New York Times et de nombreux et importants quotidiens des États-Unis fut publiée une lettre signée, entre autres, par Albert EINSTEIN et Thomas MANN, qui soulignaient avec vigueur l'importance de ce Iivre et en recommandaient la lecture et la discussion. Les rééditions se succédèrent avec rapidité: en janvier 1947 on avait atteint les 160 000 exemplaires, et quelques années plus tard le demi-million, avec des traductions dans plus de vingt langues et la publication dans le Reader's Digest.

Ce livre, né d'une réflexion sur les événements des années vingt et trente, issu en droite ligne des tragiques événements de la Seconde Guerre mondiale, soutenu par une forte charge émotive, morale et conçu avec une intention didactique et persuasive évidente, nous semble être encore aujourd’hui, à une époque de refonte des relations internationales, d’une actualité brûlante.

Le thème central est l’analyse des causes de guerre et de la nature de la paix: la mise en évidence des racines de la guerre dans l’anarchie internationale et l’identification de la paix avec l’Etat, avec l’ordre légal, placent REVES dans le courant de pensée des Anglais de «FEDERAL UNION» (cf. FCE no 89)...

«L’Anatomie de la Paix»

par Emery REVES (Harpers, N.Y.,1945, épuisé)

- extraits du POST-SCRIPTUM au livre (écrit à la suite de la bombe sur Hiroshima) -

«Aucune bombe atomique, aucune arme conçue par le génie de l’homme n’est dangereuse en elle-même. Les armes ne deviennent dangereuses que lorsqu’elles sont entre les mains d’autres Etats souverains que le nôtre. Il s’ensuit que la source ultime du danger n’est pas technique, mais purement politique.»

La Charte de San Francisco est un traité multilatéral. Cela et rien d'autre. Chaque partie peut se retirer au moment où elle le désire, et la guerre seule peut forcer les États membres à remplir leurs obligations en vertu du traité. Pendant des milliers d'années, l'homme a donné aux traités entre puissances souveraines d'innombrables chances de prouver qu'ils peuvent prévenir la guerre. Confrontés à la possibilité d'une guerre atomique, nous ne pouvons nous fier à une méthode qui a fait misérablement faillite des centaines de fois et n'a jamais réussi une seule fois.

La première condition de la paix est de comprendre que cette méthode ne peut jamais prévenir la guerre. La loi et la loi seule peut amener la paix parmi les hommes, mais jamais les traités.

Nous n'arriverons jamais à un ordre légal en amendant un système de traités. Pour comprendre la tâche qui nous incombe, il faudrait lire et relire dans chaque maison et dans chaque école les débats passionnés de HAMILTON, MADISON et JAY à Philadelphie, en 1781. Ils ont démontré que les articles de la Confédération (basés sur les mêmes principes que les Nations Unies) ne pouvaient prévenir la guerre entre les Etats, que l'amendement de ces articles ne pouvait résoudre le problème, que les articles de la Confédération devaient être écartés et une Constitution nouvelle rédigée et adoptée, établissant un gouvernement fédéral ayant pouvoir de légiférer, d'appliquer et d'imposer la loi aux individus des États-Unis. C'était alors l'unique remède et c'est également l'unique remède aujourd'hui.

Une telle critique de l'ONU peut choquer ceux qui sont convaincus que l'ONU est un instrument propre à maintenir la paix.

La Ligue de San Francisco n'est pas un premier pas vers un ordre légal universel. Passer du traité à la loi constitue un seul pas, une seule opération et il est impossible de la décomposer en parties ou fractions. La décision doit être prise et l'opération effectuée d'un seul coup. Il n'y a pas de «premier pas» vers le gouvernement mondial. Le gouvernement mondial est le premier pas. [...]

Que le passage du système de traité à un ordre légal s'opère indépendamment des Nations Unies ou au sein de l'ONU, peu importe. Pour amender la Charte de San Francisco - si c'est la route que nous choisissons - nous aurons à la récrire si fondamentalement pour obtenir ce que nous désirons, que rien ne demeurera du document sinon les deux premiers mots: «Chapitre premier». Le changement doit se faire dans nos esprits, dans nos conceptions. Dès que nous savons ce que nous voulons, peu importe que la réforme soit exécutée au sommet de la Tour Eiffel, sur les bancs du Yankee Stadium ou sur le seuil de l'assemblée des Nations Unies.

La pierre d'achoppement pour transformer la Ligue de San Francisco en une institution gouvernementale est la conception fondamentale de la Charte exprimée à la première phrase du second chapitre: «Les membres sont les États». Cela fait de la Charte un traité multilatéral.Aucun amendement du texte ne peut rien y faire, tant que la base elle-même ne sera pas changée de telle sorte que l'institution soit en relation directe non pas avec des États, mais avec des individus. [...]

Se précipiter vers un cataclysme parfaitement évitable est indigne d'hommes raisonnables. Des centaines de millions d'êtres civilisés, pleins de bonne humeur, amis de la musique et de la danse, des peuples laborieux qui pourraient collaborer en paix et jouir de la vie au sein d’une seule souveraineté, sont comme des esclaves enchaînés de leurs États-nations souverains et, guidés par la crainte et la superstition, ils sont poussés les yeux bandés dans une guerre insensée. Aucun effort de négociation, de «bonne volonté» ou de bonne pensée, n’y changera rien. Seule une compréhension claire par les peuples de ce qui les pousse vers ce conflit pourra amener sa suppression et la guérison. [...]

La réalité que nous devons constamment avoir à l'esprit dans notre combat pour la paix est clairement exprimée par Alexandre HAMILTON (dans son Fédéraliste n° 6): «Envisager la continuation de l'harmonie entre plusieurs souverainetés indépendantes, sans liens, situées dans le même voisinage, serait méconnaître le cours uniforme des événements humains et se défier de l'expérience accumulée des âges ».

L'histoire prouve combien HAMILTON avait raison et combien avaient tort ces «partisans du premier pas» qui pensaient que le peuple américain pourrait prospérer et vivre en paix sous une lâche confédération d'Etats souverains. [...]

Nous ne pouvons obtenir la paix - entreprise beaucoup plus ardue et même plus héroïque que la guerre - si nous devenons tous brusquement modestes et si nous nous contentons de ce que l'on se plaît à considérer comme un «premier pas », et si, au mépris de tout le passé, nous nous berçons de l'espoir sans espoir que quelque chose peut maintenant survenir, ce qui serait comme l'a dit justement HAMILTON «méconnaître le cours uniforme des événements humains». Nous n'aurons jamais la paix si nous n'avons pas le courage de comprendre ce qu'elle est, si nous ne voulons pas la payer à son prix et si, au lieu de travailler à sa réalisation avec la plus extrême énergie, nous avons la lâcheté de nous résigner nous-mêmes à subir le système impraticable dont nous avons hérité et qui nous réduit tous à l'esclavage. [...]

Note: Le compositeur contemporain Marvin HAMLISCH a mis en musique «L’Anatomie de la Paix» sur des paroles adaptées par David ZIPPEL (durée de l’oeuvre: 30’). La première mondiale en fut donnée le 19 novembre 1991 par l’Orchestre Symphonique de Dallas sous la conduite de son chef Eduardo MATA.

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sources: Le Fédéraliste (PAVIA), Dallas Museum of Art, Schirmer Promotion Department (New York).

La pensée fédéraliste

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