La pensée fédéraliste


L’unité africaine et le gouvernement mondial

par Julius NYERERE

(extrait)

(...) Nous avons aujourd’hui dans le monde une situation où un grand nombre de petites sociétés différentes essaient de poursuivre leur propre espèce d'organisation sociale indépendamment d'autres groupes sociaux, voire en opposition à eux, alors qu’il n'y a pas de code de conduite universellement accepté entre les groupes. A l'intérieur, chaque groupe essaie d’harmoniser ou au moins de contrôler les relations entre ses citoyens et ses résidents. A l'intérieur, c’est la loi de la jungle améliorée seulement par des considérations de profit à long et non à court terme.

C'est bien évidemment absurde. La technologie du XXème siècle embrasse le monde entier et, cependant, il nous faut essayer de mettre en oeuvre des relations sociales comme si les frontières naturelles créaient des barrières impénétrables entre les peuples différents. II est essentiel que notre concept de société soit adapté au monde aujourd’hui; alors seulement chacun de nos groupes sociaux actuels aura vraiment la liberté de poursuivre sa propre politique. Les nations agissent maintenant comme des individus qui ne se seraient pas constitués en société; elles résistent à cette proposition parce qu’elles se rendent compte que former une société signifie abandonner certaines libertés afin d'en gagner d'autres. Année après année, le besoin de société organisée devient plus clair; la question qui subsiste est de savoir si elle sera formée avant que ne se produise le désastre.

Aujourd’hui, les discours concernant un « gouvernement du monde » - ce qui implique une société mondiale - sont un rêve éveillé. II est très logique de rêver. C'est même nécessaire. Mais il n'est pas vraisemblable que cela devienne bientôt une réalité. Dans le monde entier, les Etats-nations ont si bien réussi à créer des concepts d'unité intérieure absolument fermée que presque tous les peuples sont maintenant terrifiés à la pensée que quelqu'un venu de « I'extérieur », puisse avoir pouvoir sur eux; ils ne semblent pas capables de comprendre qu'eux aussi auront pouvoir sur les autres. Cela veut dire que, bien que ce soit nécessaire, nous ne sommes pas prêts à créer un gouvernement du monde au cours de ce siècle—à moins bien sûr que quelque événement imprévisible ne transforme les attitudes humaines que nous connaissons aujourd’hui.

Nous avons par conséquent, de ce point de vue comme d'autres, à nous atteler à la tâche, en visant notre but à partir de la situation présente. II faut nous réjouir des Nations-Unies, si imparfaites soient-elles, et oeuvrer pour les renforcer. Aujourd'hui elles sont vacillantes à cause des inégalités entre leurs membres et aussi parce qu'il n’y a pas eu d'accord entre les membres pour leur donner une force indépendante. Cependant, elles sont une institution qu'on peut dès aujourd’hui renforcer; et de même que ce sont les hommes les plus faibles qui, en fin de course, gagnent le plus à l’organisation de la société humaine, de même aussi, à brève échéance, ce sont les nations faibles et petites qui ont le besoin le plus urgent de l’organisation d'une société mondiale. C'est par conséquent des pays comme la Tanzanie qui doivent engager l’effort supplémentaire pour permettre aux Nations-Unies de réussir dans leurs tentatives présentes afin qu’elles puissent grandir ou être remplacées plus tard par un organisme plus fort, selon les exigences du moment.

Cependant, il n'y a pas qu'une manière qui puisse permettre aux sociétés africaines aujourd’hui de réduire les dangers auxquels elles sont exposées par suite de la prolifération des Etats-nations. Tandis que nous oeuvrons à l'unité du monde nous pouvons créer l'unité de notre continent, ou bien, si l'unité africaine est encore un trop grand pas à faire tout de suite, alors, nous pouvons renforcer l'unité africaine par des unions, des fédérations ou des fusions d'Etats-nations actuels, afin de réduire le nombre de sociétés souveraines en Afrique.

Ces démarches préliminaires ne doivent pas être un rêve éveillé. Si nous avons courage et intelligence, elles peuvent devenir des réalités dans l'avenir immédiat. Et, bien sûr, elles sont essentielles si le citoyen africain ordinaire doit jamais être à même de surmonter la pauvreté dont il est victime aujourd’hui et s’il doit jamais accroître son degré de sécurité personnelle. Car c’est et cela doit être le but d’une unité plus grande en Afrique comme ailleurs. Non par la taille pour elle-même, mais pour la force et le pouvoir utilisés pour défendre les véritables libertés de l’homme ordinaire, et pour l’aider à progresser dans sa liberté.

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(sources: Le Fédéraliste 1987, Africa Forum no 1 /1965, Freedom & Unity 1967, Fédérop Lyon 1982)

voir aussi: Le fédéralisme africain

La pensée fédéraliste

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