Tribune

LA NON-APPARTENANCE

par Georges KRASSOVSKY

Selon toute évidence, il s'agit là d'un terme qui ne se trouve pas encore dans le dictionnaire. C'est pourtant un terme qui s'impose et qui s'imposera même de plus en plus, au même titre que la non-violence, la non-intervention, la non-belligérance, etc. Comme elles, la non-appartenance est un refus, mais un refus qui va beaucoup plus loin. C'est la clé qui devrait permettre d'ouvrir les portes de toutes les cloisons qui séparent 100 hommes. Cloisons qui sont à la base de toutes les oppositions. Ce qui revient à dire que la non-appartenance est susceptible de mettre fin à un bon nombre de conflits et d'affrontements.

Et lorsque l'on se rend compte des préjudices physiques et moraux que causent ces conflits et affrontements, on se dit que la notion de la non-appartenance pourrait vite devenir très importante, voire capitale. En fait, elle concerne pratiquement tout le monde car elles sont encore assez rares les personnes qui ne se disent pas "appartenir" à tel ou tel groupe humain. Ces groupes sont, certes, très divers: Etats, religions, partis politiques, syndicats, sectes, associations, etc. Chacun de ces groupes se donne évidemment un titre, un sigle, bref une étiquette. On ne va pas les énumérer, il y en a trop. Eh bien, la non-appartenance consiste précisément, comme son nom l'indique, à ne pas appartenir moralement à tous ces groupes ou corpuscules. Ne plus être ceci ou cela mais se contenter d'être simplement un homme ou une femme, ce qui n'a au moins rien de factice.

La non-appartenance ne signifie toutefois pas l'absence d'intérêt pour la vie publique. Bien au contraire. Lorsqu'on a le privilège d'être un être humain, tout ce qui est humain ne saurait laisser indifférent. La non-appartenance ne saurait donc empêcher quiconque de s'exprimer et de participer à la vie du monde. La seule différence est que dans ce cas on parle et on agit en tant qu'individu qui sent et qui pense et non en tant que membre d'un groupe déterminé. La communication entre les hommes ne saurait qu'y gagner. Car ce sont précisément les étiquettes dont on s'affuble qui créent les barrières et empêchent toute possibilité de dialogue et de compréhension mutuelle.

On peut d'ailleurs constater qu'à part les bagarres entre des individus éméchés, les affrontements entre des personnes isolées sont relativement rares; ce sont généralement les groupes qui s'affrontent, se battent et s'entre-déchirent. Ceux qui n'appartiennent à aucun groupe restent en dehors de la mêlée. Dans certains cas, ils peuvent être, bien sûr, enrôlés de force mais pour un groupe qui se veut "vainqueur" ce ne sont pas des recrues de choix.

Les chefs, les leaders, les gourous n'ont de pouvoir que dans la mesure où ils sont soutenus par leurs "troupes". Or, si un "1" n'est pas suivi par des zéros, il reste seul. Et en optant pour la "non-appartenance", on cesse d'être un zéro. On devient ou plutôt on redevient un être humain et on a toutes les raisons d'en être fier.

Il semble qu'un grand nombre d'esprits soient déjà mûrs pour faire ce saut dans la non-appartenance et, par cela même, échapper d'une façon immédiate et définitive au jeu absurde des oppositions et des affrontements. La désaffection pour les religions organisées, le ras-le-bol du jeu politique, l'horreur qu'inspire le fascisme (qui n'est que le nationalisme poussé à l'extrême) en sont les signes avant-coureurs. La libération des esprits est en marche et tout laisse supposer que c'est un processus qui ira en s'accélérant. D'autant plus que la non-appartenance a l'avantage d'être de surcroît non-directive. A partir du moment où l'on cesse d'appartenir à quoi que ce soit, on devient apte à agir individuellement, on sait ce qu'il convient de faire et on n'a nul besoin que d'autres nous le disent. Personne ne peut nier que les conflits qui opposent les hommes du fait de leur appartenance aux divers groupes humains sont une source de gaspillage inimaginable d'énergie, de temps et d'argent.

En se généralisant, la non-appartenance serait de nature à mettre fin à toutes ces absurdités. Libérés de leurs fantasmes nationaux, religieux ou idéologiques, les hommes n'auraient pas de mal a résoudre rapidement les problèmes concrets relatifs à l'environnement, au désarmement, à la misère, etc. En conclusion, la seule appartenance qui devrait compter est celle à l'espèce humaine, c'est aussi celle que l'on conserve forcément tant que l'on est vivant.

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Un résumé en quelques lignes:

Si on veut mettre fin aux conflits armés, à la misère, aux pollutions, à "la crise" et autres fléaux, il faudrait commencer par ne plus s'affubler d'étiquettes nationales, politiques, religieuses, idéologiques, etc. Il se pourrait, certes, qu'au cours des siècles passés toutes ces divisions et oppositions aient contribué au progrès de l'humanité, mais maintenant il est urgent de passer outre. Sinon la situation ira en s’aggravant et on aboutira fatalement à des catastrophes à l'échelle planétaire. Il est toutefois clair que ce refus des étiquettes et, par voie de conséquence, le dépassement de tous les antagonismes ne pourront s'accomplir que grâce à un changement radical des mentalités. Ce changement constitue donc une tâche prioritaire, mais pour oeuvrer efficacement il faut, bien entendu, commencer par se libérer de ses propres idées arrêtées et "appartenances". Question d'intelligence et de lucidité.

Le présent texte est publié sur le site Internet de l’Alliance Humaniste, dans la rubrique ‘Textes choisis’: http://perso.wanadoo.fr/humanah.

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