La psychologie au service de la Paix


COMMENT ECHAPPER AUX MANIPULATIONS ?

par Georges KRASSOVSKY

Tout le monde s'accorde pour considérer la guerre comme la plus grande des calamités. Les maux qu'elle engendre sont, en effet, toujours supérieurs à ceux que l'on voudrait éviter en la faisant. Et pourtant, depuis les temps les plus reculés, les peuples s'y laissent entraîner. Quel est donc l'artifice qui fait que des braves gens, qui ne se connaissent même pas, en arrivent à s’entre-tuer? Les faits historiques démontrent que cela s'est toujours produit par le truchement d'une «mise en condition» d'une habileté d'autant plus «diabolique» qu'elle se cache le plus souvent derrière un paravent de bonnes intentions. La seule façon d'échapper à ce genre de manipulations consiste à en connaître le mécanisme. Un homme prévenu n'en vaut peut-être pas deux mais il cesse à coup sûr d'être manipulable.

Je vais me contenter de citer quelques phrases-clés et quelques «trucs» dont se servent les manipulateurs pour utiliser les êtres humains en tant que «pions».

¨ La formule la plus pernicieuse et qui tout au long des siècles a fait ses preuves est assurément celle selon laquelle «la fin justifie les moyens». Rien ne saurait égaler la portée et l'efficacité de cet adage pour «faire marcher» les hommes et les peuples. Et pourtant, il est archifaux car, en fait, «la fin» correspond toujours à la nature des moyens employés pour l'atteindre et il en résulte que les moyens que notre conscience réprouve ne peuvent aboutir qu'à de bien tristes fins. I1 faut, par conséquent, se méfier de tous ceux qui évoquent des «nobles causes» telles que Patrie, Justice, Liberté, Sécurité... pour inciter les hommes à commettre des actes abjects et, notamment, ceux qui consistent à tuer ou à torturer. L'important c'est ce que l’on fait et non «au nom» de quoi on nous demande de le faire.

¨ «Si tu veux la paix, prépare la guerre» est du même cru. Ici c'est carrément la paix qui sert de justification aux préparatifs de guerre. En fait, on a toujours préparé les guerres et on toujours eu... des guerres! Si on veut réellement la paix, il faut rejeter ce sophisme et refuser une fois pour toutes de recourir aux armes pour résoudre les conflits qui opposent les hommes.

¨ «L'union fait la force». C'est parfois vrai lorsqu'il s'agit, par exemple, de pousser une voiture ou de soulever un piano. En revanche, cela finit toujours mal lorsqu'on s'unit pour constituer «une force» afin de l'opposer à une autre «force» issue du même genre d’«union» et scellée par la même «solidarité». Solidarité toujours partielle et que l’on pourrait appeler aussi, suivant l'époque, «tribale», «nationale» ou «de classe» mais qui n'a de toutes façons rien de commun avec la solidarité totale, celle qui s'étendrait à l’espèce humaine toute entière.

¨ «I1 y eut toujours des guerres et il y en aura toujours.» Une de ces petites phrases apparemment innocentes mais qui démobilisent et qui endorment. Une sorte d'amalgame dans lequel on retrouve à la fois un relent de «sagesse», une résignation fataliste et un aveu d'impuissance, le tout sans le moindre fondement. I1 y eut, certes, des guerres aussi loin que l'on puisse remonter dans la mémoire des hommes, mais ce n'est pas une raison suffisante pour affirmer qu'il y en aura toujours. I1 y eut aussi l'esclavage, la peste, les empires coloniaux, l'impossibilité d'échapper à l'attraction terrestre... Alors pourquoi les hommes ne mettraient-ils pas un jour fin également à cette abomination qu'est la guerre?

¨ I1 existe tout un arsenal d'attrape-nigauds destiné à inciter les hommes à faire fi de leur vie, a se battre, à tuer et à se faire tuer. C'est avant tout la notion valorisante de la «virilité» que l’on associe abusivement à toutes les «vertus» guerrières: combativité, courage, héroïsme... I1 en résulte que par crainte d'apparaître comme un lâche, un «poltron» ou un «pleutre», les hommes deviennent capables de n'importe quoi. Leur détermination est d'ailleurs consolidée par une très subtile apologie du «service», du «devoir», du «sacrifice». Cette mise en condition qui permet de transformer des hommes normaux en tueurs est, en outre, grandement facilitée par les traditions militaires qui évoquent les «glorieux» faits d'armes du passé. I1 y a aussi les livres et les films qui présentent des modèles de «héros» les uns plus séduisants que les autres, Tous ces stéréotypes font rêver les adolescents et bien des adultes qui sont restés quelque peu infantiles et, comme la vie est «faite de la trame de nos rêves», cela aboutit de temps en temps à des cauchemars tout ce qu'il y a de plus réels. Cette action d'ordre psychologique est, bien entendu, complétée par tout une panoplie de «gadgets» dont usent toutes les armées du monde: le prestige de l'uniforme, l'attrait des médailles, l'effet entraînant de la musique militaire...

¨ Toute cette apologie des «valeureux combattants» ne peut toutefois servir qu'à condition qu'il y ait des ennemis à combattre. Le plus simple est que ce soit le peuple voisin auquel on prête les plus noirs desseins. Les gens d'en face sont représentés comme une espèce de robots commandés par des chefs cruels et sans scrupules. Ainsi, la frontière qui sépare les peuples devient essentiellement une frontière manichéenne: d'un côté les bons («nous») et de l'autre les mauvais («eux»). Et comme de l'autre côté on procède exactement de la même façon, on voit très bien ce que cela peut donner sur les champs de bataille, appelés abusivement «d’honneur». Ces affrontements et ces massacres se sont perpétrés sur toute la Terre durant des millénaires. Mais au cours du XXème siècle, les choses ont quelque peu changé: grâce aux progrès techniques, la Terre s'est rétrécie et il s'en est suivi que tout le monde est devenu voisin de tout le monde. I1 en résulta néanmoins deux guerres mondiales et, à l'heure actuelle, on continue à préparer la troisième. Les procédés de mise en condition restent inchangés. On appelle cela maintenant «action psychologique» mais cela consiste toujours à noircir le plus possible les éventuels «ennemis» afin de susciter la haine et la peur. Deux sentiments qui rendent les gens malléables comme de la cire...

¨ I1 s'est trouvé néanmoins à toutes les époques des hommes suffisamment intelligents pour s'apercevoir de toutes ces supercheries et s'ils étaient de surcroît doués de conscience, ils éprouvaient le besoin d'ouvrir les yeux aux autres en dénonçant les «ficelles» grâce auxquelles on transforme les hommes en marionnettes. Ce qui constitue une attitude «subversive» par excellence et suscite forcément des réactions appropriées de la part de manipulateurs. Frédéric le Grand aurait déjà dit : «Si mes soldats se mettent à réfléchir, aucun d'eux ne restera dans les rangs». Les tenants de l'ordre et de la discipline doivent donc sévir contre ceux qui réfléchissent et qui font réfléchir. Et, il y a deux procédés. Un dur, qui consiste à isoler, comme un pestiféré, tout «mal pensant» (camps de concentration, asiles psychiatriques, liquidation physique). Les potentats des régime totalitaires y recourent volontiers. Mais il existe aussi un autre procédé plus subtil : il consiste à ridiculiser celui ou ceux qui échappent aux manipulations en les traitant d’«utopistes», de «Don Quichotte», de «pacifistes bêlants», de «doux dingues», de «farfelus», bref d'idéalistes complètement dénués de tout sens du réel. I1 y a dans cette attitude une condescendance très valorisante; aussi est-elle souvent adoptée même par ceux qui n'ont rien à gagner à ce que tout continue comme par le passé...

¨ L'évocation de la «légitime défense»: notion très ambiguë étant donné qu'elle est parfaitement justifiée lorsqu'il s'agit de s'opposer à une agression caractérisée perpétrée par des bandits, des brutes et des voyous, mais devenant un véritable piège si on l'extrapole aux relations entre les Etats... (cf. article FCE 97/2).

Afin d'être tout à fait complet, il faut ajouter à ce qui précède que les concepts et préceptes qui pouvaient être considérés par les hommes du passé comme étant sensés et valables se trouvent complètement inadaptés à l'ère atomique. On continue, certes, à parler de sécurité, de défense, de guerre, mais la plupart des gens ne se rendent pas compte que ces mots n'ont plus du tout la même signification que celle qui leur était attribuée au cours des siècles passés. Ainsi, de nos jours, l'alternative n'est plus: la victoire ou la défaite mais le désarmement ou l’anéantissement total. Total, c'est-à-dire de tous, manipulateurs et manipulés compris. Perspective qui devrait inciter tout le monde à réfléchir et à remettre en question son comportement. Malheureusement, les grands manipulateurs sont le plus souvent aussi de grands paranoïaques et, de ce fait, imperméables à ce qui se passe en dehors de leur monde à eux. Ils sont mus par la soif du pouvoir et ils l’ont. Mais ce pouvoir n'existe que tant qu’il y a des gens sur lesquels ils ont «prise». C'est par conséquent ces derniers qu'il faut essayer d'éclairer afin qu'ils comprennent comment on les subjugue, notamment on les «possède», comment on les manipule et aussi comment ils deviennent parfois à leur tour des manipulateurs. Nous n'avons donné ici qu'une esquisse de ce «travail d'éclaircissement» qui nous apparaît comme étant le plus nécessaire et le plus urgent qui soit. A chacun de le poursuivre de son côté. L'humanité ne pourra survivre qu'en devenant plus lucide.

N.B.- On ne saurait clore cet article sans dire un mot de ces «manipulateurs» involontaires et désintéressés que sont la plupart du temps les parents et les éducateurs qui inculquent à leurs «chers petits» et «pour leur plus grand bien» des idées et des conceptions dont ces derniers auront par la suite beaucoup de mal à s'affranchir. La prétendue «formation» donne, en effet, souvent lieu à des déformations pouvant avoir des conséquences néfastes, d'ordre pathologique: intolérance, fanatisme, haine, cruauté, propension à la violence... Ne pourrait-on pas y remédier en ajoutant aux programmes scolaires des cours qui seraient consacrés au développement de l'esprit critique et à des exercices de désencombrement mental? I1 en résulterait une promotion d'hommes et de femmes à esprit libre et qui ne se laisseraient plus conter n'importe quoi. Une telle entreprise ne pourrait toutefois être menée a bien que par des parents et des éducateurs qui se seraient au préalable libérés eux-mêmes de toutes leurs idées arrêtées et partis pris. Certains auraient fort à faire.

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