La pensée fédéraliste

LORD LOTHIAN

(1882-1940)

Philip Henry KERR, plus connu sous le nom de Lord Lothian, est né à Londres en 1882 et mort en 1940 aux USA où il remplissait les fonctions d'ambassadeur du Royaume-Uni. Issu d'une famille aristocratique il accomplit ses études d'histoire au Nouveau Collège d'Oxford et se rend ensuite en Afrique du Sud. Là, avec d 'autres jeunes sortis d'Oxford, il établit un projet d'union fédérale entre les quatre colonies britanniques. Le succès de ce projet le pousse a fonder, avec Lionel CURTIS (cf.FCE no 97) le Round Table Movement, qui se donnait pour objectif la transformation de l'Empire britannique en fédération.

En 1916, nommé secrétaire privé de David LLOYD GEORGE, alors Premier Ministre, il l'assista durant la totalité des travaux de la Conférence de Versailles. Après avoir constaté l'échec de la Conférence quant a son objectif de doter l'Europe et le monde d'une paix durable, Lord Lothian décide de démissionner de son poste et de se consacrer a l'étude de la politique internationale. Les fruits de cette étude sont réunis dans quelques oeuvres inspirées par les thèmes de l'anarchie internationale, de la paix et du fédéralisme.

Dans une oeuvre essentielle, intitulée «Pacifism is not enough nor Patriotism either » (Oxford University Press, 1935), Lord Lothian fait réfléchir tous ceux qui, au cours de ces années vingt et trente ont alimenté le débat sur la paix et se sont engagés pour bâtir une culture de la paix. «Le pacifisme ne suffit pas»: la prétention de désarmer le monde alors qu'il est justement fondé sur les armes, sans éliminer le pouvoir des Etats de s'armer, est vaine. C'est seulement le dépassement du système politique international en tant que système de pouvoirs souverains, exclusifs et armes qui fera en sorte que la paix que Lord Lothian qualifiait de «négative», c'est-à-dire l'absence temporaire de guerre, deviendra une paix «positive» c'est-à-dire «cet état de la société dans lequel les controverses politiques, économiques et sociales sont réglées par des moyens constitutionnels sous le règne de la loi».

L'exigence de substituer le règne de la loi à celui de la force est d'autant plus pressante que le développement des forces productives a engendre un système mondial toujours plus caractérisé par des rapports interdépendance accroissant ainsi la sphère de la politique internationale et, en conséquence, la pression de l'anarchie, du désordre et de l'autoritarisme.

La possibilité de penser et de projeter l'avenir est donc liée à la possibilité de contrôler les rapports entre les Etats, en se représentant les relations internationales comme un processus fait par les hommes et soumis ä leurs choix. Dans le cas contraire, les conflits entre Etats devraient être considérés comme une donnée intangible et la politique internationale, avec ses traits caractéristiques constituées par la guerre, les rapports de force et la répartition inégale du pouvoir dans le monde, échappant au contrôle de l’Homme et, par conséquent, il serait seulement possible de connaître ce qui est arrivé mais pas de projeter ce qu'il serait bon qu'il advienne.

Le projet, le seul projet qui puisse permettre d'affronter de manière positive les problèmes mondiaux et de réaliser la paix dans le monde d'une manière définitive et irréversible c 'est pour Lord Lothian la création d'un Etat mondial qui; en tant que tel, soustrairait les Etats au jeu aveugle des rapports de force sans effacer leur individualité

Lord Lothian arrive à cette conclusion après avoir pris conscience du fait que l'État national, qui avait pourtant constitué cadre du processus de l'émancipation humaine avec les révolutions libérale, démocratique et socialiste était désormais totalement inadapté par rapport au développement des forces productives et continuait à s’appuyer sur la défense de sa souveraineté absolue, cause première de l'anarchie internationale et de la guerre.

Jusqu'à ce que le mouvement pour la paix admette ce fait qui commande tous les autres et fonde sur lui sa politique à longue échéance il continuera à figurer dans les rangs des disciples de Sisyphe. Chaque fois qu'il 'il aura réussi après y avoir consacre d 'immenses efforts, à pousser le rocher de la souveraineté nationale près du sommet de la colline de la coopération internationale, il verra ce rocher lui glisser des mains, lui échapper et dégringoler en écrasant ses chef et ceux qui les suivent

Voici la conclusion que Lord Lothian tire dans son livre cité, après avoir critiqué avec beaucoup de lucidité les fausses prémisses de la Société des Nations, créée en 1919:

«Ce n’est pas une organisation de paix. C’est seulement une organisation visant à faire de la guerre l’instrument d’une politique collective au lieu d’une politique nationale.

C’est ce fatal point faible que la seule solution au problème auquel avaient à faire face les treize colonies américaines révoltées et désormais indépendantes était de former une fédération. Elle vit non seulement que le Gouvernement Fédéral ne pouvait pas réussir s’il avait à compter sur le soutien volontaire des Etats mais aussi que, même s’il était autorisé à leur donner des ordres, la seule manière par laquelle il pouvait les contraindre à obéir était la guerre. L’essence de l’organisation fédérale, la seule véritable organisation de paix, est le partage de l’autorité gouvernementale entre deux organes responsables chacun à l’égard du peuple de l’exercice du pouvoir dans sa propre sphère et dont aucun n’a de pouvoir sur l’autre ou n’est responsable devant lui.

Il en est exactement de même à l’échelle plus grande du monde. Vous ne pouvez pas édifier une organisation de paix sur la base de la soumission par la contrainte de certains gouvernements à d’autres gouvernements, parce que ce serait bâtir une organisation de paix sur la base de la guerre. La seule base d’une organisation de paix est la mise en commun de la souveraineté pour la réalisation d’entreprises supranationales, c.à.d. la création d’une nationalité commune qui coiffe les diverses nationalités locales mais qui en soit entièrement distincte. Pour mettre fin à la guerre, le principe de l’Etat - instrument de paix - doit être appliqué à l’échelle mondiale. Nous devons faire naître une union constitutionnelle d’Etats nationaux pourvue d’un gouvernement en mesure de considérer les problèmes mondiaux en vue de la prospérité de l’ensemble, habilitée à légiférer dans les matière d’intérêt commun et à disposer du pouvoir irrésistible de l’Etat pour assurer, dans le domaine supranational qui est le sien, le respect de la loi, non par les gouvernements mais par les particuliers, et autorisée à exiger le loyalisme et l’obéissance de chaque individu dans ce domaine.

Un pacifiste peut mettre sa vie en jeu pour affirmer son refus de tuer ses frères. Il aura fait peu de chose pour supprimer la guerre. Un partisan enthousiaste de la Société des Nations peut au nom de la sécurité collective s’engager à prendre des sanctions et à partir en guerre contre n’importe quel agresseur. Il aura fait peu de chose pour supprimer la guerre. Un isolationniste peut espérer échapper à la guerre. Il n’y arrivera pas car toute guerre aujourd’hui tend à devenir une guerre mondiale, à mettre aussi en péril la sécurité de son propre Etat et à le forcer à prendre parti. Il n’y a pas d’autre façon de supprimer la guerre et de faire régner la paix et la liberté sur la terre que de créer une véritable Fédération (et non pas une Société) des Nations. C’est la vérité fondamentale que je désire faire entendre aussi bien aux pacifistes qu’aux réalistes. Alors seulement nous commencerons à avancer, si peu que ce soit, vers notre véritable objectif

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(document FCE no 98, 97/02, B.P. 208, L-2012 LUXEMBOURG - source: Le Fédéraliste),

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