Les équivoques de «la légitime défense»

par Georges KRASSOVSKY

Je n'ai jamais assisté à une discussion sur la guerre, la paix, le désarmement, sans qu'il ne soit fait allusion à la notion de « légitime défense ». Il apparaît même que c'est la notion clé, car toutes les controverses tournent toujours autour. Ceux qui l’évoquent y voient généralement une justification des armements et de toute guerre dite «juste », c’est-à-dire de celle que l'on est obligé de livrer pour «se défendre» ou pour «défendre» un Etat allié ou qui a été «agressé».

I1 faut rendre justice aux tenants de cette thèse: ils sont très habiles et savent parfaitement utiliser les arguments qui, de prime abord, peuvent paraître imparables. Le plus courant consiste a vous demander ce que vous feriez si vous étiez agressé dans la rue ou à votre domicile, ou bien - ce qui est encore plus subtil - si vous assistiez à une agression caractérisée d'un enfant ou d'une personne âgée, incapables de se défendre. Comme il est probable que vous répondrez que vous vous défendriez ou viendriez au secours de la personne en danger, vous serez aussitôt confondu, «roulé dans la farine», présenté comme quelqu'un qui n'est pas conséquent avec lui-même. Si vous restez interloqué, votre interlocuteur triomphe. Et pourtant son raisonnement comporte une faille et vous pourriez facilement retourner la situation en remarquant qu'il est pour le moins abusif d'extrapoler en faisant le rapprochement entre une agression commise par des malfrats et une guerre entre deux ou plusieurs Etats, et ceci pour deux raisons:

1. En cas de guerre, il est toujours très difficile de déterminer de quel côté se trouve le véritable agresseur, étant donné que chacun des belligérants affirme toujours qu'il a été agressé ou menacé de l’être et, dans ce dernier cas, n'a fait que prévenir l'agression (c'est ce qu'on appelle «une guerre préventive». Martin du Gard a très bien mis cette supercherie en évidence en disant qu’«un gouvernement résolu à entraîner son peuple dans la guerre trouve toujours un subterfuge pour être attaqué». Le cas échéant, un acte de terrorisme peut jouer le rôle de détonateur. Les exemples historiques de tels subterfuges ne manquent pas.

2. «Les ennemis», c’est-à-dire des militaires portant un uniforme différent du vôtre et que vous devez «combattre» (c’est-à-dire tuer, blesser, bref mettre hors de combat) ne sont pas des criminels de droit commun. Ce sont pour la plupart de pauvres bougres qui, comme vous, ont été mobilisés, conditionnés, armés pour «défendre» leur patrie. Pendant des siècles et des siècles, I’apologie du courage, de l’héroïsme, un code d'honneur très strict enserraient les combattants de tous bords dans un carcan dont il était pratiquement impossible de s’échapper. Les uns étaient tenus par la peur de passer pour des «lâches», les autres par celle du sort qui était réservé aux déserteurs. Et c'est ainsi qu'au cours de toutes les guerres des temps modernes, des braves gens furent amenés à s'affronter et à s’entre-tuer pour la plus grande gloire des chefs d’armées qui les commandaient. Tout cela n'a manifestement aucune commune mesure avec les agressions de passants par des voyous, les hold-up, les cambriolages, etc. On ne peut comparer que ce qui est comparable.

Ainsi développée, votre argumentation est détaillée, mais vous auriez tort de vous attendre à ce que les protagonistes de la «légitime défense» s'avouent pour autant vaincus. Attendez-vous plutôt à un nouvel assaut de leur part. Il y a en effet de fortes chances qu'ils vous posent encore une autre question destinée à vous désarçonner. En prenant un air outré, ils vous demanderont: «Et que fallait-il faire, selon vous, lorsque dans les temps passés des hordes sauvages, menées par des chefs mégalomanes et cruels, déferlaient sur un pays, dévastant et pillant tout sur leur passage, tuant les hommes, violant les femmes, amenant des enfants en esclavage? Ne fallait-il pas alors s'y opposer avec des armes? - Quitte a décevoir quelques absolutistes de la non-violence, je réponds: Oui! Il fallait effectivement se battre! Mais je précise aussitôt que, là encore, il est pour le moins malséant d'user d'une nouvelle extrapolation, cette fois-ci du passé sur le présent.

Il tombe sous le sens que nous ne vivons plus dans le même monde que celui dans lequel ont vécu nos ancêtres, ni même que celui. de la première moitié du XXe siècle. Comme l'a dit justement Albert EINSTEIN, «La puissance déchaînée de l’atome a tout changé» et il ajoutait tristement «sauf notre façon de penser». Quoi qu'il en soit, il fut sans doute un temps ou la défense armée était justifiée et même nécessaire, mais ce temps est définitivement révolu, du fait que:

1. L'usage d'armes modernes aboutirait fatalement à la destruction de «la patrie », ce qui sous-entend aussi celle des femmes et des enfants que l'on se propose de «défendre». Au cours de la deuxième guerre mondiale, il y eut déjà plus de victimes parmi les civils que parmi les militaires. Or, on sait qu'il y a actuellement plus de trois tonnes d’explosifs au-dessus de la tête de chaque habitant de la Terre (et nous sommes plus de cinq milliards!) et même plus de soixante tonnes pour ce qui concerne les citoyens des puissances nucléaires. Avec les missiles qui tombent du ciel, «la défense» aux frontières n'a plus aucun sens. Quant aux possibilités d'interception, (la «guerre des étoiles »), c'est plus un rêve de technocrates qu'une réalité stratégique.

2. Depuis une quarantaine d’années, nous assistons à une indéniable évolution des mentalités. L'aspiration à la paix étant générale, il est impensable que l'on puisse, de nos jours, partir à la guerre «la fleur au fusil»; des «ennemis héréditaires» se sont réconciliés d'une façon spectaculaire; bref, il serait impossible de jeter un peuple contre un autre peuple qui serait complètement désarmé et qui, de ce fait, ne pourrait d'aucune façon être présenté comme un agresseur potentiel.

Il s'en suit qu'un Etat sans armes courrait moins de risques d’être envahi que s'il préparait sa défense par les armes. Et même si, par malheur, il l’était, cela vaudrait quand même mieux qu'un anéantissement total! consécutif à une guerre nucléaire. Or, il est quasiment inévitable qu'une guerre entre les grandes puissances, commence avec des armes conventionnelles, aboutisse tôt ou tard à l'usage des armes nucléaires.

Il en résulte que le même patriotisme qui incitait les peuples à s'armer devrait les inciter maintenant à désarmer. La sécurité par les armes n'est plus qu'un mythe (ou une mystification). Elle ne peut désormais être assuré que par le désarmement total et même unilatéral. Vue sous cet angle, la sacro-sainte «légitime défense» par les armes paraît comme un anachronisme qui désormais n'a de sens que pour les tenants du lobby militaro-industriel.

Que les hauts grades de toutes les armées du monde, ainsi que les fabricants et les trafiquants d’armes veuillent «défendre» leurs privilèges et leurs bénéfices, cela se comprend, mais on ne voit vraiment pas pour quelles raisons nous devrions, nous, les défendre au péril de nos vies.

Il semble au contraire que notre intérêt le plus légitime soit maintenant de nous en défendre!... Et on en arrive ainsi à ce paradoxe qui consiste à dire «oui » à la légitime défense, mais à condition de ne pas se tromper d’ennemis! Mais là encore, il n'y a pas à se défendre par les armes, à la façon des terroristes, d'une quelconque «Action directe », mais avec l'intelligence. Ce qu'il faut, c'est tirer au clair les motivations réelles et les procédés de tous ceux qui osent encore prétendre vouloir notre sécurité par les armes...

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