Feuilleton

TOUT RAPPORT AVEC LA RÉALITÉ N'EST QUE LE FRUIT DU HASARD

(Li-Tsung-Yen, philosophe chinois du 1er siècle après J.C.).

"PROSÍM, POZOR!"

ou Une rencontre inattendue

Fils du valet de chambre du propriétaire du château de Karlstejn, Josef Marktredwitz était né dans ce village. Apprenti gantier à Prague chez un artisan juif de la rue Maisel, dont l'un des ancêtres avait été le fournisseur de l'empereur Rodolphe II, il avait fini par monter un commerce de gants dans la rue Petrská, non loin de la compagnie d'assurances où Kafka allait travailler pendant une quinzaine d'années. C'est dans son magasin que Franz avait l'habitude de réassortir régulièrement ses gants.

Méticuleux, peu loquace, attentif aux moindres désirs de son client, Josef Marktredwitz convenait tout à fait à Kafka qui était très exigeant, car il avait les mains fragiles à cause de ses travaux nocturnes et souffrait du cal des écrivains. Il passait au moins une heure à essayer les gants, à choisir les peaux les plus fines et la bonne pointure. Il n'aimait pas du tout les articles aux coutures un peu épaisses...

Au retour d'une promenade en bateau sur la Vltava, alors que nous demandions dans le tram n° 12 où se trouvait la tombe de Kafka, un passager d'une soixantaine d'années se mit à discuter avec nous. Il nous confia dans un allemand impeccable, teinté d'un léger accent viennois, que son grand-père avait bien connu Kafka. François fit assaut d'érudition sur l'auteur de La Métamorphose. Ce monsieur fort impressionné nous invita à venir chez lui en disant qu'il possédait encore divers objets ayant appartenu à Kafka. Si nous avions le temps, il serait heureux de nous les montrer.

Au troisième étage d'un immeuble qui ne payait pas de mine du quartier de Vinohrady, il nous fit entrer dans un appartement exigu et encombré. Nous apprîmes que son père avait été exproprié en 1949. Lui-même avait dû travailler comme électricien dans une usine de wagons à Plzen. L'une de ses filles, blonde élancée à taille de mannequin, nous servit un délicieux café et un strudel croustillant à souhait.

Après un moment de silence, il ouvrit un tiroir et en sortit précautionneusement une boîte contenant une paire de gants avec de petits boutons-pression, enveloppés dans du papier de soie et couverts de talc. Nous les reconnûmes d'ailleurs plus tard sur la photo où Kafka pose en compagnie de sa fiancée (ci-contre).

D'un autre tiroir il tira plusieurs gants un peu défraîchis. En effet, Kafka usait plus vite le gant gauche que le droit, puisqu'à l'époque, pour saluer les dames, on tenait toujours le gant droit dans la main gauche. Il nous montra ceux que l'écrivain portait le jour où il commença la rédaction de la Colonie pénitentiaire. Avant de les rendre pour les réassortir, il avait griffonné quelques striures sur la peau pour se rendre compte de l'effet que produisait la machine décrite dans la nouvelle. La date de l'achat correspond à celle signalée par Max Brod, ami et exécuteur testamentaire de Kafka.

Selon notre hôte, le gardien de porte du Procès ressemble comme deux gouttes d'eau à son grand-père. En effet, pour ses romans et nouvelles, Franz Kafka, avec beaucoup de doigté, choisissait comme modèles non pas ses amis, mais les gens qu'il croisait dans la rue ou qu'il voyait dans les magasins.

La vue de ces gants nous a vivement émus et encore plus bouleversés que la lecture d'un manuscrit. Ce fut un des moments les plus poignants de notre séjour à Prague en août 1997.

GÉRALDINE et JÉROBOAM

"PROSÍM, POZOR!" Attention, s'il vous plaît, en tchèque; ces mots précèdent chaque annonce faite par haut-parleur dans la gare centrale de Prague.

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