C'est le temps des mendiants,
Accroupis ou debout, Ils attendent.
Certains ont affiché
J'ai faim, accepte tous travaux.
Parfois on donne,
Parfois on passe,
Vite, très vite, sans regarder.
On a honte: ce soir, au dîner,
On dira, d'un air courroucé,
"C'est pas normal, y a trop de malheur."
Mais non, c'qu' est pas normal
C'est qu'y a personne pour leur parler:
" Vous avez froid
Venez chez moi."
***
Le petit moussaillon,
C'est son surnom,
Roule sur son tricycle,
Fait le tour du pâté de maisons.
Le trottoir, c'est bien, c'est lisse,
Et ça n'en finit pas.
Il roule sur son tricycle
Et passe devant chez moi.
"Bonjour, ton père n'est pas là?"
Je souris.
A son âge,
Un homme, une femme,
Bien sûr, c'est un père, une mère.
Celui qu'il prend pour mon père
Est mon mari.
Je pourrais lui dire:
"Non, il est au bureau maintenant".
Mais je le prends au mot
Et je réponds:
"Je n'ai plus de père."
"Pourquoi?"
"Il est mort."
"Il était malade?"
"Je ne sais pas.
C'était pendant la guerre.
On l'a pris et il n'est plus revenu."
"Mais, qu'est-ce qu'il avait fait?"
"Rien.
Justement, il n'avait rien fait."
Songeur, l'enfant reprend son chemin.
Il fait beau, aujourd'hui.
Quelle belle journée pour faire du tricycle!
Fallait-il la lui gâcher sa journée?
Fallait-il lui raconter
Les montagnes de valises, de souliers,
De brosses à cheveux et à dents?
Ou bien, plus simplement,
Fallait-il dire:
"A Auschwitz.
Ton papa T'expliquera."
Et vous, qu'auriez-vous dit ?
***
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