Feuilleton


L'équilibriste

Ce n'étaient pas les exercices qui me dérangeaient. Non là, au contraire, je prenais plaisir à maîtriser mon corps, lui apporter de la souplesse, en faire ce que je voulais, ni les étirements, ni les abdominaux, ni la course ne me donnaient de fil à retordre, c'était naturel et je le faisais avec plaisir. Tout cela était maîtrisable. On s'exerçait, on obtenait des résultats.

L'angoisse commençait dès l'après-midi. Il fallait affronter le chapiteau. Déjà à midi, je commençais à avoir l'estomac serré. Je ne mangeais rien, et c'est à ce moment-là que je détestais le public. Cette bande de cons, à cause desquels tous les soirs on risquait sa vie, tout ça pour les amuser. Ils ne pensaient même pas aux heures passées devant la barre, sur la corde, sur les pointes, à faire tantôt la grue, tantôt le flamant rose; pas d'alcool, pas de tabac, les heures de yoga et de relaxation pour maîtriser son souffle. Non, tout cet effort ils ne s'en douteraient jamais.

Puis vers quatre heures, c'était le grand TRAC, grand comme les grands ponts suspendus, puis c'était l'heure fatidique. Toutes les lumières s'allumaient, les danseuses avaient revêtu leurs costumes chatoyants, la salle se remplissait. Les enfants parlaient, criaient, se bousculaient pour rire. Quelques parents haussaient la voix pour leur demander de bien se tenir. C'était la joie, les clowns entraient en sautillant, le visage maquillé: des galipettes, des sauts périlleux, et tout le monde était heureux.

Puis c'était mon tour.

La lumière s'éteignait. Tout à coup, c'était le grand silence, ni toux, ni pleurs de bébé. C'était le calme absolu. A ce moment-là, je les sentais tous tendus vers moi, leurs cous s'allongeaient, ils retenaient leur respiration, on entendait les coeurs battre, certains mêmes priaient pour moi, j'en suis sûr. J'avançais lentement sur la corde. Je ne voyais rien, seule ma corde toute droite, toute raide, j'en connaissais les moindres reliefs. Au début, bien tendue, elle était dure comme du béton, là au milieu, elle était plus souple, c'est là que c'était le plus difficile . Etre très attentif, se concentrer sur tout, ne pas penser, ni à elle, ni à eux, ni au prochain entracte, ni même à la dernière représentation. Fixer uniquement cette corde et surtout regarder droit devant soi, loin, d'ailleurs loin c'était l'avenir, l'espoir. Puis on avait passé le milieu. J'avançais, osant enfin respirer, car le moindre souffle m'eut déséquilibré, j'avais dépassé la moitié du trajet, le reste était facile. J'arrivais à la fin, et là tout se déchaînait, les applaudissements, les cris de joie, les bis, les enfants trépignaient, les parents les laissaient faire, ils étaient heureux, le" voyage" s'était bien passé. Je les aimais. C'était ma vie.

(Géraldine)

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