Réflexion


NI EGOPHOBE, NI EGOLATRE !

par Georges KRASSOVSKY

Il se pourrait que ces deux mots égophobe et égolâtre - vous surprennent. Vous ne les avez probablement jamais lus ni entendus. Sachez qu'il est inutile de les chercher dans un dictionnaire: ils n'y sont pas. Pas encore ! ... Je suis persuadé qu'ils seront repris par d'autres et finiront par avoir « droit de cité ». Une langue vivante, c'est ça: elle peut évoluer, s'enrichir. Or, les deux néologismes que je propose ont des avantages certains. D'abord parce que l'on comprend d'emblée leur signification. Tout le monde sait, en effet, que ego signifie en latin « moi », et que les suffixes -phobe et -lâtre, tous deux d'origine grecque, désignent, le premier: celui qui déteste (par exemple, un xénophobe, c'est quelqu'un qui a de la haine contre les étrangers) et le second celui qui adore (par exemple: un idolâtre, c'est quelqu'un qui vénère une idole).

La deuxième raison qui plaide en faveur de l'adoption de nos deux mots nouveaux est qu'une fois compris, chacun permet d'exprimer d'une façon lapidaire (en un seul mot !) ce qui, faute d'un terme adéquat, nécessiterait un long développement.

Et enfin, le troisième atout d'ordre sémantique, c'est la possibilité de créer deux dérivés: I'égophobie et l'égolâtrie. Notions fort utiles car elles correspondent bien à deux tendances extrêmement répandues, mais dont on n'a sans doute pas pris suffisamment conscience, justement par manque des termes qui permettraient de les « «épingler ». Il s'agit de deux façons d'être qui, tout en étant antinomiques, sont à rejeter l'une et l'autre. D'où le « ni-ni » dans le titre...

Parlons d'abord de l'égophobie. C'est la condamnation sans appel de toutes les manifestations d'égoïsme et d'égocentrisme. Toutes les religions «révélées » sont pratiquement égophobes. L'égophobie sévit également dans les milieux dits « spiritualistes » dans lesquels « maîtres » et «gourous » de toutes obédiences enseignent à leurs disciples comment se délivrer de leur «moi » ou comment le supprimer, le «dissoudre ». On se rappelle du «moi haïssable » de Pascal et, de nos jours, c'est toujours le leitmotiv des prédicateurs de tout poil. Ils n'en ont toutefois pas le monopole, étant donné que nous retrouvons la même égophobie dans les discours de ceux qui appellent à l'abnégation et au sacrifice de soi au nom de telle ou telle «cause» ou idéologie politique. Toutes les actions collectives, toutes les disciplines sont par essence égophobes.

Si je m'en prends ici à l'égophobie, c'est parce que ses effets sont extrêmement néfastes, surtout dans le domaine psychique. Un être humain normalement constitué est tout naturellement égoïste et même égocentrique et il n'y a aucun «mal» à cela. (L'usage veut que l'égoïsme concerne essentiellement la recherche de la satisfaction des besoins vitaux, alors que l'égocentrisme correspond davantage au désir d'exceller, d’être reconnu, de devenir célèbre.)

Condamner le « moi » et la sollicitude dont on fait preuve envers sa personne, c'est inévitablement provoquer une division au sein même de l'individu, dresser une partie de lui-même contre une autre, décrétée « mauvaise». C'est mettre la conscience en opposition à tout ce qui est ancré dans l'inconscient, ce qui est assurément la façon la plus sûre de détraquer l'ensemble. D'où les névroses et les psychoses dont souffrent tant de gens. Et tout cela au nom de quoi? Au nom d'un modèle idéal de « saint» qui fait abstraction de sa personne et se sacrifie aux autres. Ce qui est complètement insensé, étant donné que l’égoïsme, c'est à dire la recherche des satisfactions, des plaisirs et des avantages pour soi est parfaitement conciliable avec une attitude bienveillante et délicate envers autrui. Un égoïste n'est pas forcément un malotru; il peut très bien faire attention à ne pas porter préjudice aux autres et même, le cas échéant, leur venir en aide. S'aimer soi-même n'empêche nullement d'aimer les autres. L'opposition de l'égoïsme et de l'altruisme est une énorme sottise et qui revient très cher à ceux qui prennent cette dichotomie au sérieux. C'est qu'elle a pour effet de culpabiliser tous ceux qui s'avèrent incapables de venir à bout de leur «moi », et de se consacrer entièrement aux autres. Or, il s'agit là de deux exigences dites «morales» mais pareillement inhumaines qui, en suscitant la mauvaise conscience et le mécontentement de soi, peuvent déclencher chez certaines personnes particulièrement sensibles le redoutable processus d'autopunition, susceptible de générer une multitude de maladies psychosomatiques. Les psychiatres s'en sont rendus compte depuis un moment déjà, mais les égophobes invétérés ne veulent rien entendre.

Tels sont, brièvement exposés, les méfaits de l’égophobie. Il faut toutefois se garder de tomber d'un extrême à l'autre, c'est-à-dire dans l'égolâtrie, qui est - comme son nom l'indique - le culte de soi, la déification de sa personne. Ce qui est le cas de tous ceux qui sont remplis et imbus d'eux-mêmes, au point d'être indifférents à tout le reste. Cette « suffisance» a d’ailleurs, elle aussi, quelque chose de pathologique et constitue une entrave à la communication dont toute personne saine d’esprit tire la plus grande jouissance. Un égolâtre se trouve, de ce fait, condamné à une vie sans éclat, rabougrie et au rabais. Bref, il est à plaindre. A un stade avancé, l’égolâtrie frise la schizophrénie et n’a, par conséquent, rien de commun avec l’égoïsme. Donc, ne les confondons pas!

Ceci dit, il faut conclure. L’ennui est que, empêtré dans mes « brouillons », j’avais écrit deux conclusions et que maintenant je n’arrive ni à préférer l’une à l’autre ni à en faire une synthèse. Je vais donc les soumettre toutes les deux à la sagacité du lecteur.

Voici la première: L’ego ne doit être ni pourchassé comme un malpropre, ni adoré comme une idole. Une idole sur l’autel de laquelle on sacrifierait les intérêts vitaux et la dignité d’autres êtres humains. La tâche qui incombe à chacun consiste à promouvoir et à sauvegarder de bonnes relations harmonieuses avec ses semblables. On y parvient en plaçant son ego sur un pied d’égalité avec le leur. Ce qui est relativement facile, car c’est bien cela que nous souhaitons tous dans notre for intérieur, étant donné que c’est la voie la plus sûre vers le bien-être.

Et la seconde: Il faut cesser de « fustiger » le « moi » et de voir dans l’intérêt que l’on porte à sa personne la source de tous nos maux. Il faut, au contraire, réconcilier l’Homme avec son ego afin qu’il puisse s’aimer lui-même, tout en gardant bonne conscience. Il n’en sera que plus agréable envers les autres.


Chez de sombres dévots, l’amour-propre est damné;

C’est l’ennemi de l’Homme, aux enfers il est né.

Vous vous trompez, ingrat; c’est un don de Dieu même.

Tout amour vient du ciel: Dieu nous chérit, il s’aime;

Nous nous aimons dans nous, dans nos biens, dans nos fils,

Dans nos concitoyens, surtout dans nos amis:

Cet amour nécessaire est l’âme de notre âme.

(VOLTAIRE, 5e Discours en vers sur l’Homme, 1738-1742)


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