La pensée fédéraliste

Lionel CURTIS

(1872-1955)

«Il doit y avoir à la fois des gouvernements nationaux et un gouvernement international, un sujet développé par M. CURTIS avec éloquence, esprit et preuves historiques à l’appui... un raisonnement d’une force irrésistible.»
(Sir William BEVERIDGE)


 Par ses nombreux écrits et surtout par son action, Lionel George CURTIS a influencé l’histoire politique du XXe siècle, en Afrique du Sud, en Inde, en Australie, en Europe... Cet homme aux grandes qualités d’administrateur savait enthousiasmer les gens de son entourage pour ses idées. Il combinait ce don à une infatigable détermination d’en faire bénéficier toute l’humanité, et en même temps, de demeurer personnellement dans l’ombre. Il doit beaucoup à l’appui de son épouse Gladys Edna (Pat), fille cadette du révérend P.R. SCOTT, qui l’influenca dans ses écrits sur la théologie politique et les relations entre la religion et le fédéralisme mondial, «le Royaume de Dieu sur terre».

Lionel CURTIS (dessin FCE)

Né à Ledbury (Angleterre) dans un milieu plutôt aisé, le jeune Lionel CURTIS menait volontairement une vie très humble aux côtés des démunis pour mieux se consacrer à l’étude du droit des pauvres. Après la guerre en Afrique du Sud, à laquelle il participait comme volontaire, il fut nommé secrétaire de mairie à Johannesburg. Ensuite il organisa le gouvernement local de tout le Transvaal. Quelques années plus tard, il fut associé aux côtés de Philip KERR (connu sous le nom de Lord LOTHIAN) à la mise en oeuvre du mouvement conduisant à l’Union de l’Afrique du Sud (si ses principes d’éducation avaient été adoptés, l’apartheid n’aurait pas autant pesé sur la mentalité sud-africaine!).

Lorsqu’en 1917 le gouvernement britannique décida d’accorder un régime de gouvernement responsable à l’Inde, CURTIS suggéra le système de la «Dyarchy». Celui-ci fut effectivement adopté et il est considéré aujourd’hui comme le premier pas sur le chemin de l’indépendance indienne. Conseiller du Vice-Roi, Lionel CURTIS préconisa comme devise: «Il faut toujours opter pour la solution qui aidera le mieux les Indiens à se gouverner eux-mêmes».

En 1921, il est chargé du secrétariat de la conférence pour le Traité d’indépendance de l’Irlande et jusqu’en 1924 il assuma des fonctions de conseiller du gouvernement britannique sur les affaires irlandaises.

C’est en 1938 qu’il accompagnait Lord LOTHIAN et Ernest BEVIN (celui qui fut secrétaire d’Etat britannique aux Affaires Etrangères de 1945 à 1951) à une conférence en Australie sur les relations du Commonwealth. A cette occasion il reçut une distinction honorifique de la part de l’Université de Melbourne.

Au Congrès de la Haye de 1948, prélude à la construction européenne, il assista en qualité d’expert politique. Ses mérites ont été officiellement reconnus en 1949 quand lui fut décerné le titre de Companion of Honour.

Aujourd’hui, le plus grand mérite de Lionel CURTIS - et partant sa contribution essentielle à la pensée politique, la base de son concept fédéraliste - nous semblent être sa démonstration que les affaires internationales doivent être étudiées suivant la méthode scientifique.

En fondant, le 5 juillet 1920, le Royal Institute of International Affairs (Chatham House), CURTIS entendait créer pour la politique mondiale ce que la Royal Society avait réalisé pour les sciences (cf. FEDERALIST SCIENCE). Ainsi il s’attachait sérieusement à rechercher les causes de la guerre et les conditions d’une paix durable.

Ces études ont donné lieu à de nombreux ouvrages rédigés dans un style vigoureux et parmi lesquels il convient de citer les oeuvres majeures suivantes: Civitas Dei (3 volumes publiés entre 1934 et 1937), The Commonwealth of Nations (1916), World War - its Cause and Cure (1945), et les trois essais Decision (1941), Action (1942), Faith & Works (1943, comportant un appel signé) qui résument admirablement la pensée de Lionel CURTIS. Pour lui, le Commonwealth et les autres pays anglophones (et leurs alliés en Europe) avaient le devoir de faire le premier pas vers l’unification mondiale, en s’intégrant au sein d’une fédération. Voici un extrait significatif de chacun des trois essais:

«En 1914 le Commonwealth n’a pu prévenir le déclenchement de la guerre mondiale. En 1919 une Ligue [la Société des Nations] fut établie sur le même modèle coopératif du Commonwealth. En 1939, il était clair que ces deux organisations avaient totalement échoué dans leurs efforts pour empêcher le déclenchement d’une guerre encore plus horrible» (DECISION).

«A la fin de la première guerre mondiale, l’opinion publique a été aveuglée par cette idée unique, la Société des Nations, la croyance que la paix du monde pouvait reposer sur des traités entre des Etats souverains... Au moment de la seconde guerre mondiale, l’opinion publique se laisse encore tromper par la même idée. Ce principe conduira aux mêmes malheurs et peut-être en une seule génération» (ACTION).

«'Influencer ne veut pas dire gouverner' (George WASHINGTON). J'ai souvent employé ces termes historiques en réponse à ces gouvernants aveuglés qui ont fait croire au monde que les problèmes internationaux ne sauraient être résolus que par la coopération, et qui ont ainsi contribué à le mettre en ruines.» (FAITH AND WORKS).

Ces essais - surtout le dernier cité - méritent d’être lus encore aujourd’hui par tous ceux qui sont tentés de confier leurs espoirs à une sorte de troisième Ligue des Nations, par ceux qui défendent ou s’en prennent à la souveraineté nationale sans la comprendre, et en fait par tous ceux qui s’intéressent à la paix du monde en général et à l’avenir des petites nations en particulier. Retenons ceci de la philosophie de base de Lionel CURTIS: dans toute entreprise, l’on ne peut pas prendre de décision valable sans se référer au sens de la vie, qui consiste à nous parfaire nous-mêmes et aider à parfaire les vies de tous nos semblables. Le but de la discussion ne peut être que la décision et l’action.

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document FCE no 97, 97/01, B.P. 208, L-2012 LUXEMBOURG - (sources: Harold S.BIDMEAD, Dictionary of National Biography)

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