La pensée fédéraliste

« L’humanité est engagée dans une entreprise cosmique qui rend chaque personne individuelle infiniment précieuse Et exige l’intégration de chaque individu dans la société globale, et la transsubstantiation de la société globale, de la congrégation mondiale, dans chaque individu. Ainsi, la destination qui est en nous, comme elle est dans un vol d’oiseaux migrateurs nous appelle à serrer les rangs et à nous épargner les uns les autres, mieux que cela,… à nous aimer les uns les autres. »

« La paix et la justice se développent ou tombent ensemble. »

Giuseppe Antonio BORGESE
 (1882-1952)

L’écrivain Giuseppe BORGESE était originaire de Polizzi Generosa, un village situé au cœur de la Sicile. C’est son père, Antonio, qui l’initia à la culture humaniste, à la poésie latine et à la littérature classique. Le jeune homme obtint le diplôme de professeur de lettres à l’Université de Florence, en 1903. Sa thèse de doctorat Histoire de la Critique romantique en Italie fit sensation comme un chef-d’oeuvre de la recherche analytique lors de sa publication dans la revue Critica, dirigée par Benedetto CROCE (1866-1952), un brillant écrivain et observateur de son époque.

Dans les années qui suivirent, BORGESE fit un apprentissage varié de critique littéraire et d’écrivain, à Naples, à Berlin et ensuite à Turin. Se méfiant du nationalisme réactionnaire avancé par l’écrivain italien en vogue Gabriele D’ANNUNZIO, il s’engagea, à partir de 1909, dans des mouvements de tendance libérale et démocratique. Tour à tour il enseigna la littérature allemande à Rome (1910-1917) et à Milan (1917-1925) ainsi que l’esthétique et l’histoire de la critique (également à Milan, 1926-1931). Au cours de toutes ces années, BORGESE a développé une esthétique propre: l’œuvre d’art n’est pas le résultat d’une inspiration primitive ou inconsciente, mais elle fait partie d’un tout organique, partagé par tous les artistes, et qu’il appelle la « Bible de l’Humanité ».

Il faut retenir qu’en 1918, à la fin de la Première Guerre mondiale, « il professore » conduisit la délégation italienne à la conférence des Alliés à Londres: « Je contribuai à toute action, dans la mesure de mes possibilités, en faveur d’une Europe unifiée et démocratique… »

Son premier roman (La vie de Filippo Rubè) parut en 1921 et reçut un accueil favorable. Une quarantaine d’autres livres allaient suivre jusqu’à la fin de sa vie. Le recueil de nouvelles Pellegrino appassionato (1933) restait pour lui, « la plus chère de mes œuvres d’imagination ».

Quand en 1931, MUSSOLINI annonça publiquement qu’un serment d’allégeance à l’Etat fasciste italien serait exigé de tous les professeurs italiens, BORGESE avait déjà plié bagages pour se rendre aux Etats-Unis d’Amérique, en Californie d’abord. « Je suis parti en exil quand cela est devenu inévitable et nécessaire… Le fascisme voulait tout avaler… Je ne voulais pas être avalé, et je ne voulais pas permettre à ma conscience d’être avalée. »

Après plusieurs années de pérégrinations universitaires dans le Nouveau Monde, il fut engagé à l’Université de Chicago en 1936. De cette année date aussi l’anecdote du professeur piqué par une crise d’amour fou, rapportée par Katharine GRAHAM-MEYER, future directrice du journal Washington Post (alors âgée de 18 ans), dans ses mémoires « Personal History ».

En 1938, BORGESE devint citoyen des Etats-Unis d’Amérique et avait adopté la langue anglaise (« pour lui donner une tonalité romaine », comme le dit un de ses collègues).

Un an plus tard BORGESE (qui avait divorcé en Italie!) allait trouver enfin son bonheur sentimental en épousant, à 57 ans,  Elisabeth Veronika MANN (21 ans), la plus jeune fille de Thomas MANN, étudiante en biologie marine, qui devint par la suite une femme de sciences très connue et… une fervente adepte pour un gouvernement mondial. Combinant ces deux disciplines, elle ne cessa d’apporter sa contribution propre et substantielle au droit de la mer (elle a publié aussi, sous sa responsabilité, les fameux Ocean Yearbooks).

Après la crise de Munich, BORGESE a mis sur pied un conseil de la sagesse (rassemblant, outre Thomas MANN, Lewis MUMFORD, Herbert AGAR, Reinhold NIEBUHR…) afin de rédiger un manifeste pour la démocratie mondiale, objectif à atteindre après les hostilités (The City of Man, 1940, thème plus largement développé dans le journal de liaison Common Cause, 1943-1951).

Ces écrits furent à l’origine de la création du Comité de Chicago esquissant une Convention constitutionnelle mondiale (plus de 4.500 pages de documents, les World Federalist Papers, accessibles de nos jours sur microfiches à la bibliothèque Regenstein de l’Université de Chicago) et qui se réunit 13 fois jusqu’en 1947. « La Convention constitue une proposition historique… un mythe, qui en incorporant la foi et l’espérance de son temps, est un médiateur entre l’idéal et le réel, et appelle l’esprit à agir. »

BORGESE et ses amis et collègues (ajoutons-y : Robert M. HUTCHINS, Mortimer ADLER, Richard McKEON, Rexford TUGWELL, Dean Wilbur KATZ) étaient atterrés devant la dissolution rapide de l’alliance russo-américaine du temps de guerre et l’annonce de la politique d'endiguement (containment). Rejoignant le Mouvement fédéraliste mondial (cf. le document La Déclaration de Luxembourg publié sur Internet  - rubrique: Les Idées -: http://fly.to/fce), ils allaient connaître la même destinée. « L’ère des nations est révolue; mais les nations vivent. »



A l’heure actuelle le gouvernement mondial est impossible parce qu’il n’y a pas de communauté mondiale; mais si jamais une communauté mondiale apparaissait, toute formée, comme un produit fini, un gouvernement au sens ordinaire serait tout à fait inutile. Une fraternité d’hommes, une fraternité de justes et d’hommes libres n’aurait besoin ni de juge ni de shériff. (BORGESE, Foundations of the World Republic, Chicago, Univ. Press, 1953).


Retenons de cette citation la foi profonde de BORGESE dans la démocratie et dans la justice, ainsi qu’il convient à un homme qui lutta toute sa vie contre le fascisme. A l’apogée de la victoire alliée sur le fascisme, le nazisme et le militarisme japonais, il pouvait penser que l’humanité était prête pour la démocratie mondiale. Sa connaissance de la littérature mondiale, son expérience des deux guerres mondiales et sa présence à l’université de Chicago à l’époque où l’énergie atomique fut mise au point pour la première fois, le convainquirent que la guerre pouvait et devait être abolie et que le gouvernement mondial, organisé démocra-tiquement, et investi effectivement des pleins pouvoirs pour réaliser la paix et la justice, était politiquement réalisable – et aurait historiquement déjà dû être mis en place.

Fatigué et déçu, le poète et le prophète de la république mondiale, rendit son dernier soupir à Florence, en 1952. Ses livres érudits, ses écrits politiques vigoureux restent un appel toujours actuel pour l’humanité à s’unir.

(sources : Le Fédéraliste, Université de Chicago, Washington Post, Joseph Peschon)


La pensée fédéraliste

FCE no 103

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