Réflexion

Etre adulte

par Georges KRASSOVSKY

Bon, à mon âge - quatre-vingt-trois ans -, on a cessé de grandir! Donc, dans le sens physiologique, je suis adulte. La vraie question, adulte ou pas adulte, concerne bien entendu le domaine psychique, il s’agit alors de maturité d’esprit. Je pense qu’on a atteint une certaine maturité d’esprit à partir du moment où l’on a compris que tout est relatif. Est « mature » celui qui, au nom du réalisme, a perdu les illusions de son enfance et qui est prêt à tout remettre en question. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille oublier son enfance. Au contraire: on devient adulte en restant enfant. La dimension adulte ne remplace pas l’enfant. Elle se surajoute pour qui sait rester ludique, enthousiaste, capable d’émerveillement, etc. Tout sauf naïf. Je crois que la principale qualité qui distingue l’adulte de l’enfant est l’esprit critique.

Personnellement, dès que j’ai atteint l’âge adulte, j’ai commencé à tout remettre en question, à essayer de réfléchir par moi-même. Et j’ai pu constater qu’autour de moi il y avait beaucoup d’enfants attardés, de gens facilement manipulables, imbus de certitudes et d’intolérances, fanatiques. Dans ma famille, à Yaroslav, en Russie, il y avait, comme dans toutes les familles, surtout de l’intelligentsia, des quantités d’idées politiques, de croyances et de conceptions philosophiques qui circulaient. L’enjeu de la maturité, pour moi, a été de me déconditionner par rapport à toutes ces influences, de devenir un esprit libre.

D’ailleurs, dans l’action que je mène depuis des années pour la paix, le désarmement et les droits de l’homme, je ne fais rien d’autre que plaider pour que les hommes se déconditionnent. Partout dans le monde aujourd’hui, on voit à l’oeuvre des hommes paranoïaques, assoiffés de pouvoir, très habiles, et, en même temps, il existe de grandes masses de gens très braves et très naïfs qui, manipulés par ces hommes paranoïaques, se dressent les uns contre les autres.

Je n’aime pas spécialement le vélo. Pourtant, depuis 1975, j’ai effectué quelques kilomètres à bicyclette, reliant Paris à Assise, à Moscou, à Istanbul, etc. Précisément pour aider les gens à se servir de leur jugement personnel, à réagir en tant qu’individus et non comme des moutons. J’ai une confiance immense dans toutes ces petites gens que j’ai rencontrés aux quatre coins du monde. Ces milliers de contacts m’ont montré que l’être humain est naturellement bon, généreux, compassant, quand il est en bonne santé. Donc, il faut tout simplement les aider à assainir leur milieu. J’aime bien, au cours de mes randonnées à vélo, citer un proverbe écossais qui dit: «Beaucoup de petites gens en de petits lieux faisant de petites choses peuvent changer la face du monde. » Il faut que ces petites gens se rendent compte qu’ils sont en danger en raison des actions démentes de paranoïaques qui cherchent à les manipuler en les traitant comme des enfants. Et c’est parce que je mène cette action, avec passion, depuis tant d’années, que je me sens peut-être adulte, mais certainement pas vieux!

(article initialement paru dans « LA VIE », no 2529)

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